Les villes où j’ai vécu : Acton Vale

(Depuis sa naissance, Alain a habité dans une dizaine de villes différentes, dont certaines à plus d’une reprise. Bien sûr, ses souvenirs et ses impressions de chacun de ces endroits où il a vécu sont relatives à l’âge qu’il avait à l’époque et aux activités auxquelles il s’était livré… ainsi que des souvenirs qu’il en a gardés. Voici donc le premier article de cette série. Vous les retrouverez par la suite dans l’onglet « Les villes où j’ai vécu » sous les «Grands thèmes » de mon blogue. Bonne lecture.)

par Alain Guilbert

Je suis né à Acton Vale le 6 mars 1940, fils aîné de Roland Guilbert et de Léa Loignon. Acton Vale, « la porte des Cantons-de-l’Est », selon ce qui était écrit sur un panneau publicitaire placé près de la voie ferrée en plein centre-ville. Acton Vale, une ville industrielle comptant environ 5 000 âmes, une ville dont les principales industries étaient Acton Rubber (qui n’a pas un jour porté des caoutchoucs ou des bottes Acton?), Acton Shoe, un manufacturier de souliers qui a fermé ses portes il y a bien longtemps, et aussi les Tapis Peerless, dont les produits étaient distribués et vendus partout au Canada. Acton Vale (pour ceux et celles qui n’en ont jamais entendu parler) est située à peu près à la même distance et au milieu de villes comme St-Hyacinthe, Granby, Drummondville et Richmond, quelque part au Centre du Québec, entre la Montérégie et les Cantons-de-l’Est.

Pourquoi Acton Vale? Parce que mon grand-père maternel, Thomas Loignon, qui avait vécu à Thetford Mines jusqu’au milieu des années 1930, avait acheté un hôtel, Le Manoir, et qu’il y avait amené ses trois filles, dont ma mère, pour lui donner un coup de main.
Et c’est ainsi que ma mère a rencontré un bel électricien œuvrant à la Southern Canada Power (mais oui, c’était bien avant la nationalisation des compagnies électriques et la création d’Hydro Québec), qu’elle a épousé en septembre 1938. Tous deux étaient âgés de 33 ans. De cette union sont nés trois enfants, moi, évidemment, et mes frères, Bruno et Laval. Nous aurions possiblement été plus nombreux si un terrible cancer n’avait pas emporté mon père à l’âge de 38 ans alors que je n’avais que 4 ans et que mes frères étaient respectivement âgés de 2 ans et demi ainsi que d’un an.

Ma mère ne s’est jamais remariée, ayant fait le choix de se consacrer à ses « trois trésors », comme elle nous appelait. La vie n’était pas facile à l’époque. Mon père a été alité pendant neuf mois, dont les quatre premiers à l’hôpital St-Charles de St-Hyacinthe et les cinq suivants à la maison, alors qu’on avait jugé son cas incurable. La chimiothérapie et la radiothérapie n’avaient pas encore été inventées. Les programmes comme l’assurance-hospitalisation, l’assurance-santé, l’assurance-médicaments, les CLSC, l’aide à la maison pour les grands malades… rien de cela n’existait à l’époque. Il n’y avait même pas d’assistance sociale pour une « veuve avec trois jeunes enfants » et des dettes d’hôpital, de pharmacie et d’infirmerie.

Avant d’être condamné à garder le lit, mon père qui luttait déjà contre le cancer, avait dû abandonner son emploi comme électricien et s’était trouvé un travail prétendument plus facile en devenant le gérant d’une succursale de meubles Légaré. Au décès de mon père, ma mère a conservé cette agence pour assurer notre survie et la sienne, bien sûr. Elle était alors la seule femme agente de Légaré dans tout le Canada (qui comptait plus de
75 succursales). Quand j’étais tout jeune, je croyais naïvement qu’il s’agissait vraiment d’un magasin de meubles. Mais plus tard, j’ai réalisé qu’il s’agissait bien davantage d’une sorte d’agence de crédit, dont l’objectif était de vendre des meubles « pas trop chers », mais de faire en sorte que les acheteurs les paient à crédit pendant très longtemps. Même si les taux d’intérêt exigés n’étaient pas aussi exorbitants qu’aujourd’hui, ils étaient quand même très élevés. Les gens qui achetaient des meubles dont ils avaient vraiment besoin, mais qui ne pouvaient les payer comptant, se retrouvaient avec des versements hebdomadaires ou mensuels de quelques dollars. On disait ironiquement qu’un acheteur pouvait se procurer un bien de 100 $ en versant 1 $ par semaine… pour le reste de sa vie!!! Quand j’avais 9 ou 10 ans, je faisais parfois de la collection pour les comptes de ma mère. Je me souviens d’une « vieille fille » qui remboursait sa dette à raison de 50 cents par semaine.

Cette période de la vie a été très difficile pour ma mère, parce qu’elle devait consacrer des heures et des heures à ce magasin ouvert de 9 h à 18 h du lundi au jeudi, et de 9 h à 22 h les vendredis et les samedis. Elle en faisait la comptabilité tard le soir, et même une partie de ses nuits, c’est-à-dire quand mes frères et moi dormions.

Nous étions bien jeunes et à l’âge de l’insouciance. Ce n’est que bien des années plus tard que nous avons réalisé toute l’ampleur du travail de notre mère pour s’assurer que nous puissions manger tous les jours et que nous ne nous sentions pas différents de nos « petits amis » et des autres enfants. Nos premières bicyclettes étaient usagées, de même que nos premiers patins. Même chose pour nos premières raquettes de tennis. Lorsqu’il nous fallait des uniformes pour jouer au baseball, ma mère n’avait pas les moyens d’en acheter. Elle les fabriquait. Nous n’avions pas d’argent, mais ma mère en trouvait toujours pour les choses importantes de la vie. À Noël, par exemple, nous recevions toujours des livres en cadeau. Ma mère a tout fait pour nous donner le goût de la lecture. Elle a certainement très réussi avec moi. Elle s’était abonnée à La Tribune de Sherbrooke alors que je n’avais que 7 ou
8 ans. C’est moi qui allais chercher le journal tous les jours au bureau de poste. Je le dévorais du début jusqu’à la fin, avec une attention particulière pour la section des sports. Ce sont probablement les gestes posés par ma mère quand j’étais tout jeune qui m’ont amené à faire carrière comme journaliste et à œuvrer presque toute ma vie dans les médias d’information et les communications.

Il faut dire que j’ai développé le goût de la lecture et de l’écriture très jeune. En effet, j’ai commencé l’école alors que je n’avais que 5 ans. Il n’y avait pas de minimum requis, mais c’était habituellement 6 ans… Les Frères du Sacré-Cœur m’ont accepté à 5 ans pour libérer un peu ma mère aux prises avec trois jeunes enfants depuis le décès de mon père. J’apprenais facilement, et en 4e année, je n’avais pas besoin d’être attentif en classe pour assimiler ce qu’on y enseignait. Le frère Guy-Robert, le titulaire de la classe, me prêtait des livres que je devais lire en classe plutôt que de déranger mes voisins. Je me souviens d’avoir lu le « Tour du monde en 80 jours » de Jules Verne alors que je n’avais que 8 ans.
À la fin de l’année scolaire, on m’a fait « sauter » directement en 6e année parce qu’on estimait que je perdrais mon temps en 5e.

J’ai commencé à pratiquer les sports très jeune: la natation, le tennis et le baseball, l’été; le hockey, l’hiver. Le samedi, nous chaussions nos patins à la maison et marchions, patins au pied, jusqu’à la patinoire de l’école. Nous nous divisions en deux camps… et tout le monde jouait en même temps. Parfois nous étions trois ou quatre dans chaque camp… Parfois
15 ou 20, quand il arrivait de nouveaux joueurs, nous les partagions d’un côté à l’autre. Même chose lorsque des joueurs retournaient à la maison… nous équilibrions les nombres…mais tout le monde se retrouvait en même temps sur la patinoire. Le midi, nous retournions à la maison pour manger. Ma mère plaçait des cartons sur le plancher de la cuisine pour que nous n’ayons pas à enlever nos patins. Et aussitôt le dîner avalé, nous retournions à la patinoire de l’école, toujours avec les patins aux pieds. Lorsqu’il ne faisait pas trop froid, nous retournions parfois à l’école le soir après souper parce qu’il y avait des lumières pour éclairer la patinoire.

Quand la patinoire de l’école n’était pas prête au début de l’hiver ou lorsqu’elle fermait au printemps, nous allions patiner et jouer au hockey sur la rivière. Vous aurez compris que s’il n’y avait pas assez de glace sur la patinoire, il n’y en avait pas davantage sur la rivière. Disons que nous avons souvent terminé nos compétitions au moment où la glace cédait sous le poids de l’un des joueurs (parfois, c’était moi). Nous rentrions alors à la maison trempés jusqu’aux os… ce qui ne nous a jamais empêchés de recommencer, même quand nous savions que la glace était bien mince.

À l’époque, on ne déblayait pas les rues, ni les trottoirs, durant l’hiver. S’il neigeait beaucoup, ce qui arrivait presque toutes les années, les bancs de neige de chaque côté de la rue atteignaient presque les fils des poteaux de téléphone et d’électricité. Nous allions à l’école à pied (les autobus scolaires n’existaient pas encore) et jamais, au grand jamais, une école n’a été fermée à cause d’une tempête. Il ne nous serait jamais venu à l’idée de demeurer à la maison une journée de mauvais temps. Inutile de dire qu’avec les religieux comme enseignants les journées pédagogiques n’existaient pas non plus. Nos professeurs se perfectionnaient les fins de semaine ou durant les vacances d’été.

Le tour de force que ma mère a accompli pendant ma jeunesse, et celle de mes frères, c’est que nous étions pauvres… mais que nous ne nous en sommes jamais aperçus. C’est sûrement là une facette du bonheur!

2 réflexions sur “Les villes où j’ai vécu : Acton Vale

  1. Vous avez eu de la chance de venir au monde dans les Cantons-de-l’Est. C’est une région magnifique. Votre père a été emporté beaucoup trop jeune par cette terrible maladie. C’est pour essayer de vaincre cette maladie que la Société canadienne du cancer fait une campagne de sensibilisation en avril, le mois de la jonquille. Mon mari est en rémission d’un premier cancer, diagnostiqué en 2000, et se bat présentement contre un deuxième cancer, diagnostiqué alors qu’il s’était déjà métastasié dans plusieurs ganglions. En tout cas, c’est toute une femme votre mère. Merci d’avoir partagé votre histoire très touchante avec nous. Vous êtes un surdoué. Je l’avais deviné !

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