Les Jeux de Montréal, un modèle de perfection

Voici le douzième et dernier article de mon collaborateur sur les Jeux olympiques de Montréal en 1976. C’était sa façon de souligner le 40e anniversaire de ce qui peut être considéré comme l’événement sportif le plus important de toute l’histoire du Canada. Dans tous ses articles, il a tenté de faire découvrir ce qu’ont été ces Jeux vus principalement des coulisses. Nombreux sont les médias qui ont consacré temps et espace aux performances des athlètes. Alain espère que vous avez apprécié ses textes. Il adresse des mercis sincères à ceux et à celles qui lui ont fait parvenir leurs commentaires, ce qui l’a incité à se rendre jusqu’à 12 de ces textes.

par Alain Guilbert

Au moment où se terminaient les Jeux de Montréal il y a 40 ans, les hommes et les femmes qui les avaient organisés pouvaient pousser un grand soupir à la fois de soulagement et de satisfaction. Pourquoi : parce cette immense manifestation sportive avait atteint un niveau de perfection sans précédent. Je vous raconte un incident qui vous en fera la démonstration.

Cela s’est passé au milieu de la période des Jeux environ. Un journaliste allemand en poste à Montréal depuis trois mois au moins avait tenté à plusieurs reprises de nous faire mal paraître… au sujet du coût et des retards des constructions, au sujet de la chanson thème, au sujet des uniformes portés par les hôtesses, au sujet du déploiement des forces de sécurité, et bien d’autres encore.

Ce journaliste n’avait vraiment pas digéré que la réputation de Munich et des Allemands ait été ternie par l’attentat terroriste des Jeux de 1972 contre les athlètes israéliens. Tout pour ce journaliste semblait prétexte à commentaire négatif ou à critique. Il ne souhaitait sans doute pas que l’image de Montréal, du Québec et du Canada sorte des Jeux meilleure que celle de Munich.

Un jour donc il arrive à mon bureau au centre principal de presse, au 19e étage de la tour sud de Place Desjardins. Sur un mur tout près de moi, se trouve un immense tableau sur lequel sont inscrits les lieux et les heures où se dérouleront chacune des compétitions des 21 sports (qualifications, matches, épreuves, préliminaires, quarts de finale et ainsi de suite) jusqu’aux finales. Ce tableau avait été préparé une année complète avant les Jeux et avait été distribué à toutes les Fédérations sportives internationales ainsi qu’à tous les comités olympiques de tous les pays.

Tout près de ce tableau, il y avait aussi, bien accrochés au mur, une quinzaine d’écrans de télévision montrant en direct les images provenant d’autant de lieux de compétition, ce qui permettait aux usagers du tableau et des écrans de savoir exactement et en tout temps ce qui se passait à travers notre réseau.

Voilà donc que notre journaliste me demande « Comment ça va, comment ça se déroule? » Je lui réponds « Très bien »… Il ajoute : « Peux-tu me le prouver? » C’est avec confiance que je lui rétorque « Certainement »… Je l’invite donc à me suivre devant les écrans de télévision et je l’invite à en choisir un au hasard… Il pointe l’image à l’intérieur du Stade olympique où une série quart de finale aux 100 mètres est sur le point de démarrer. Je l’invite alors à consulter notre tableau-horaire à l’heure exacte où nous sommes à ce moment-là. Eh oui, le tableau indique bien « quart de finale » aux 100 mètres. Il recommence avec trois ou quatre autres écrans… et dans chaque cas… tout est absolument à l’HEURE! Le programme se déroule tout comme un système d’horlogerie suisse… à la seconde près.

Il n’en revient pas… Il n’a plus rien à ajouter ce jour-là et me dit au revoir.

Dans les faits, sur plus de 1500 événements apparaissant sur le tableau des compétitions, tous (je dis bien TOUS), à une exception près, se sont déroulés exactement comme nous l’avions planifié une année plus tôt. Le seul retard enregistré sur l’ensemble des épreuves est un combat d’escrime à l’Université de Montréal, combat qui a commencé 10 minutes en retard parce que les juges de l’épreuve s’étaient égarés en cours de route. (Peut-être ont-ils dû faire un détour à cause des travaux dans les rues???)

Je n’ai pas revu ce journaliste pendant la deuxième semaine des Jeux. Je l’ai rencontré lors du party des représentants des médias à Place Desjardins dans la soirée (ou la nuit) qui a suivi la cérémonie de clôture. Il s’est contenté de me saluer en me disant que Montréal avait réalisé des jeux magnifiques. J’ai accepté le compliment sans rajouter quoi que ce soit… Je n’ai pas eu besoin de parler. Mon sourire suffisait!

Malgré des moyens limités à cette époque comparativement à aujourd’hui, les Jeux de Montréal ont été exemplaires à tous points de vue. La preuve, c’est que Moscou en 1980 et Los Angeles en 1984 ont utilisé intégralement (comme un copier-coller) le plan d’action réalisé par le COJO pour leurs jeux respectifs. De plus, le directeur général des sports du COJO, Walter Sieber, qui a œuvré avec l’Association générale des fédérations sportives internationales et aussi avec la FIFA, la plus importante fédération internationale de sport, a été appelé comme consultant expert pour tous les Jeux olympiques d’été ou presque depuis ceux de Montréal.

Quand j’affirme que les Jeux de Montréal ont été un modèle de perfection, je suis certain de ne pas me tromper!

Note de l’auteur : Une exposition est actuellement présentée à la Maison de la culture Maisonneuve-Hochelaga (4200 rue Ontario Est, Montréal)) est consacrée « aux Bâtisseurs des Jeux », soit aux employés du COJO. En sous-titre, l’exposition qualifie cette merveilleuse équipe « d’hommes et de femmes d’exception ». L’exposition est ouverte au public du mercredi au dimanche inclusivement jusqu’au 30 septembre 2016. Ceux et celles qui iront la visiter ne risquent pas d’être déçus.

Le COJO, un emploi temporaire?

par Alain Guilbert

Ma carrière professionnelle a débuté à la fin de l’été 1959 à La Tribune de Sherbrooke. Mon père est décédé lorsque j’avais 4 ans. J’étais l’aîné de trois enfants. Heureusement, ma mère croyait dans l’éducation. Même si nous étions démunis financièrement, j’ai pu faire mes études classiques avec l’aide du curé de village à Acton Vale et de l’œuvre des vocations du diocèse de Saint-Hyacinthe.

Beaucoup de personnes pensaient que les enfants dans ma situation étaient destinés à devenir des prêtres. Après mes études classiques, je suis même allé au noviciat des Pères de Sainte-Croix (à Sainte-Geneviève de Pierrefonds) après m’être senti « appelé de Dieu » suite à une « retraite » de fin d’études.

Mais après un séjour de neuf mois au sein de la communauté, j’ai réalisé que ce n’était probablement pas là ma destination de vie. Je me suis donc inscrit à la faculté de droit de l’Université de Sherbrooke. Mais nous (ma mère et moi) étions sans ressources financières pour assumer les frais de scolarité, les frais de survie (chambre, nourriture, etc.). Par un heureux hasard, plusieurs journalistes venaient de quitter la salle de rédaction de La Tribune pour se joindre à La Presse qui avait alors décidé de lancer des éditions régionales à Québec, à Trois-Rivières, à Chicoutimi et à Sherbrooke.

Le jour où je me suis présenté au journal pour y solliciter un emploi qui me permettrait de poursuivre mes études, tous les astres étaient alignés en ma faveur. On cherchait activement à pourvoir des postes vacants dans les meilleurs délais. Un journal quotidien, ça publie tous les jours… on ne peut opérer bien longtemps avec seulement la moitié d’une équipe de rédaction.

Je suis embauché sur-le-champ… Je débute le dernier lundi du mois d’août, exactement une semaine avant l’entrée scolaire à l’université. En plus d’avoir trouvé un emploi qui me permet d’étudier, je découvre que mes cours seront donnés au Palais de justice à 50 pas à peine de l’édifice de La Tribune. Les étudiants en droit suivaient leurs cours dans les salles des tribunaux du Palais de justice. La plupart des professeurs étaient des juges en fonction ou des avocats en exercice. Les heures de cours étaient regroupées entre 8 heures et 10 heures l’avant-midi et entre 4 heures et 6 heures l’après-midi. Entre ces heures, les salles de cours devenaient les salles de tribunaux dans lesquelles nos professeurs se transformaient en juges ou en avocats.

Mes heures de travail à La Tribune étaient de 6 heures de l’après-midi (à la fin de mes cours) jusqu’à 1 heure du matin. Mes nuits étaient forcément courtes. Je ne m’endormais jamais avant 2 heures du matin après mon travail et je me levais à 6 heures environ pour avoir le temps de me laver, de déjeuner et de me rendre aux cours. La semaine de travail était de 12 jours… soit 12 jours consécutifs de travail et un congé de deux jours à chaque période de deux semaines.

Malgré ces horaires plutôt lourds, j’adorais mon travail. Et ce qui devait arriver arriva… Avec les semaines, j’étais devenu bien plus intéressé par mon travail que par mes cours. Et mine de rien, je progressais au sein de la grande famille de La Tribune… Après avoir corrigé des textes pendant quelques mois, je suis devenu reporter aux affaires de police et aux tribunaux. Je me suis rapidement fait des amis tant parmi la famille juridique (juges et avocats) que la famille policière (Sûreté du Québec et police de Sherbrooke). De plus, je travaillais le jour et au début de soirée plutôt que jusqu’en début de nuit. La vie était rendue plus facile.

Et avec les années qui passaient, je prenais de plus en plus d’expérience et je progressais au sein de la salle de rédaction. Je suis devenu chef de nouvelles à 24 ans, le plus jeune à occuper un tel poste dans un quotidien du Québec, puis chef de l’information, puis directeur de l’information, puis directeur de la page éditoriale.

J’étais toujours passionné par mon travail, mais je me rendais compte que j’avais pas mal fait le tour du jardin dans cette entreprise. Bien sûr, j’ai eu régulièrement des offres d’emploi pour travailler ailleurs, mais elles n’étaient jamais assez alléchantes pour que je parte. Mon « grand patron » de l’époque, le regretté Yvon Dubé qui est éventuellement devenu président du journal, m’avait confié un jour qu’il regrettait une seule chose dans toute sa carrière. C’était de n’avoir jamais quitté La Tribune, de n’être jamais allé ailleurs voir ce qui s’y passait.

Ce commentaire, je l’avais retenu et un jour du début d’automne 1972, quand on m’a offert le poste de rédacteur en chef du magazine Actualité (à Montréal) j’ai dit oui! J’ai décidé d’aller voir ailleurs… et cette décision m’a amené à parcourir beaucoup de chemin dans les années suivantes.

Disons au départ que j’avais beaucoup de difficulté à m’adapter au rythme d’une publication mensuelle alors qu’au cours des 13 années précédentes j’avais vécu au rythme d’une publication quotidienne. Il y a un monde de différence entre les deux. Bien sûr, plusieurs s’adaptent à cette formule… mais pas moi.

Au printemps 1974, une année et demie après mon arrivée à Montréal, je reçois un appel d’un ex-journaliste (devenu par la suite un véritable ami) qui venait de se joindre au Comité organisateur des Jeux olympiques (COJO) de Montréal 1976. Lui-même venait d’être embauché comme directeur général adjoint et son premier mandat consistait à restructurer au complet l’équipe des communications. Il voulait me rencontrer et m’offrir le poste de directeur de l’information. Quand j’ai raccroché le téléphone, j’avais un large sourire qui traversait tout mon visage, au point qu’un collègue qui était dans mon bureau lorsque j’ai pris l’appel m’a demandé « ce qui se passait ». Je savais dès ce moment que je quitterais le magazine pour aller vivre l’expérience olympique.

Ma rencontre avec Rénald Savoie a été assez courte. J’ai accepté son offre… sans hésiter. Je sentais que j’allais vivre une aventure extraordinaire, et aussi acquérir une expérience tout à fait unique. Et je n’ai pas été déçu… loin de là. Tout récemment, j’ai même confié au journaliste et chroniqueur de La Presse, Philippe Cantin, « que le COJO avait été le TRIP de ma vie ».

Mon arrivée au COJO a été soulignée dans les médias, tant à Montréal qu’en province. Quand des amis me rencontraient, la plupart d’entre eux émettaient le commentaire suivant : « C’est temporaire un emploi au COJO… que vas-tu faire après les Jeux? » Je leur répondais immanquablement : « C’est une bonne question… je ne me la suis jamais posée. » Et c’était la pure vérité.

Effectivement, mon emploi au COJO s’est terminé à la fin de septembre 1976, quelques semaines après la cérémonie de clôture, le temps de fermer tous mes dossiers et achever mes rapports d’activités.

Puis je suis retourné à La Tribune pour (aussi) deux années et demie; puis à La Voix de l’Est (Granby) pour cinq années; puis au Soleil (Québec) pour trois années; puis au Groupe Everest (Montréal) pour trois années; puis au Groupe DBC Communications (St-Hyacinthe) pour deux années et demie; puis au Groupe Transcontinental (Montréal) pour cinq années; et enfin à Postes Canada (Ottawa) pour huit années, soit jusqu’à ma retraite.

Quand je regarde tous les postes que j’ai occupés, je crois franchement que mon emploi au COJO n’a pas été plus « TEMPORAIRE » que tous mes autres emplois qui ont suivi. En fait, ils ont tous été TEMPORAIRES!!! Et mon premier « grand patron », Yvon Dubé, s’il vivait encore, serait fier du fait que « je sois allé voir ailleurs », même voir plusieurs ailleurs!!!

Un party à 110 000 $… Où est le problème?

par Alain Guilbert

Le président du Comité organisateur des Jeux de Montréal, son excellence Roger Rousseau, ex-ambassadeur du Canada en pays africain, n’aimait pas annoncer ce qu’il considérait comme de mauvaises nouvelles, particulièrement en matière de finances.

Quand le maire Jean Drapeau avait obtenu les Jeux de 1976 pour la ville de Montréal, il avait probablement sorti deux lapins de son chapeau en affirmant publiquement que l’événement coûterait 310 millions $, soit 250 millions $ pour les constructions olympiques et 60 millions $ pour l’organisation proprement dite.

Après les Jeux de Munich, le COJO a vraiment été mis en place. La nouvelle organisation avait fait appel à la majorité de la trentaine d’observateurs dépêchés en Allemagne pour examiner de près tout ce qu’un événement de cette envergure pouvait exiger. À la fin de 1974, à la demande du conseil d’administration, nous avons procédé à une mise à jour des coûts prévus. Cette fois-là, nous avions en main à peu près toute l’information nécessaire pour produire un budget réaliste plutôt que le chiffre de 60 millions $ un peu déterminé au hasard.

Le résultat de notre examen en profondeur nous a amenés au total global de 110 millions $ pour la partie du COJO, le volet des nouvelles constructions du parc et du village olympiques étant la responsabilité de la ville de Montréal.

Quand notre chiffre a été transmis à notre président, celui-ci a refusé de le soumettre au conseil d’administration, particulièrement à l’un de ses plus importants éléments, le maire Jean Drapeau. L’ex-ambassadeur Rousseau se refusait à présenter un budget supérieur à 100 millions $, même si la somme était parfaitement réaliste. Nous avons finalement présenté un budget de 98 millions $ tout en sachant bien qu’il était pratiquement impossible de réaliser tout ce que nous avions à faire pour moins de 110 millions $. Dans les faits, les Jeux ont coûté dans les environs de 120 millions $.

Je raconte cette anecdote pour démontrer que notre président n’aimait pas beaucoup annoncer ce qu’il considérait comme une mauvaise nouvelle de nature économique. Ce dont je veux vous parler, c’est du party organisé pour les représentants des médias après la cérémonie de clôture. Lors de tous les Jeux, il est de tradition d’avoir quelques célébrations post-événement : une pour les athlètes au Village, l’une pour les médias au Centre de presse principal, une pour les dignitaires dans un hôtel du centre-ville.

Avec quelques collègues du groupe des communications, nous avions préparé toute une fête dans la Place Desjardins, boulevard René-Lévesque, fête qui se déroulerait sur les deux planchers de la mezzanine ainsi que sur le plancher inférieur de l’espace central au milieu des quatre tours. Nous avions besoin d’espace, de beaucoup d’espace, puisque nous avions prévu devoir accueillir entre 3 et 4 000 personnes.

Nous avions déniché de nombreuses commandites pour défrayer une partie de la bière, du vin, de la nourriture, des breuvages ainsi que de la musique. Avec l’aide de nombreux fournisseurs, nous avions pu réduire les dépenses à seulement 110 000 $, ce qui représentant à peine 25 $ par personne. Les fêtes qui se limitent à si peu sont plutôt rares de nos jours. Elles l’étaient déjà à cette époque.

Notre président n’a appris la tenue de ce party que trois ou quatre jours avant la fin des Jeux. Il a questionné notre directeur général, Jean Loiselle, à ce sujet, l’incitant même à annuler cette fête s’il n’était pas trop tard pour le faire. Celui-ci lui a répondu qu’il ne savait pas où le tout était rendu, qu’il s’informerait et le tiendrait au courant.

Je me retrouve donc au bureau de Jean Loiselle quelques minutes plus tard et il me demande où en est notre party. Ce qu’il voulait vraiment savoir concernait les invitations. Avaient-elles été distribuées aux représentants des médias? Pas encore, lui dis-je. Alors il m’a demandé : est-ce qu’elles pourraient l’être rapidement? Ma réponse : Oui… dans moins d’une heure.

Cinq minutes plus tard, j’étais rendu au Bureau de poste du Centre de presse, où tous les journalistes accrédités aux Jeux avaient une case postale. J’ai demandé aux responsables de Postes Canada sur place de déposer immédiatement les invitations dans les cases, ce qui a été fait en à peine 30 minutes. Au bout de ce court délai, j’ai pu confirmer à Jean Loiselle que les invitations étaient toutes distribuées, ce qui lui a permis de dire au président qu’il était trop tard pour annuler la fête parce que les journalistes y avaient déjà été invités.

Ce fut une soirée mémorable… elle a débuté plutôt tard, soit après la cérémonie de clôture au Stade olympique et s’est poursuivie jusqu’au petit matin alors que la clarté du jour commençait à se manifester. Des dizaines, voire des centaines, de cadres et d’employés du COJO se sont joints à nous. Nous acceptions tous ceux et celles qui avaient une accréditation officielle des Jeux. Selon des estimés conservateurs, au moins 5 000 personnes se sont jointes à nous pour célébrer la fin de cet événement historique. Et le coût final d’environ 20 $ par participant nous paraissait plus que raisonnable. Pour ceux et celles qui avaient tout organisé, c’était même un exploit!

Mais le président Roger Rousseau n’avait digéré ni la fête ni la dépense de 110 000 $. À la réunion du conseil d’administration, quelques jours après la fin des Jeux, il avait fait inscrire le sujet à l’agenda. Quand les membres du c.a. en sont arrivés à ce point, le président a donné la parole à Jean Loiselle. Le maire Drapeau lui a demandé de quoi il s’agissait. Jean lui a répondu qu’il s’agissait de la fête à l’intention des journalistes. Jean Drapeau lui a alors demandé « combien cela avait coûté. » Sa réponse : 110 000 $. « Alors, où est le problème? » a répliqué le maire.

Ce fut la fin de la discussion. Dossier clos!

Le millionième spectateur du Stade olympique

par Alain Guilbert

Quand nous sommes arrivés à quelques jours seulement du début des Jeux olympiques de Montréal, le grand patron de l’équipe des communications, Jean Loiselle, nous a annoncé qu’il avait retenu les services des quelques spécialistes des relations publiques, « les meilleurs au Québec », nous avait-il dit.

Ces recrues de dernière minute n’étaient pas là pour leurs connaissances des Jeux et de l’organisation derrière l’événement, mais plutôt pour nous aider dans les situations difficiles ou imprévues.

Dans mon cas, j’avais été jumelé avec Pierre Tremblay, sans doute le relationniste le mieux connu de la ville de Québec, dont j’ai pu apprécier l’efficacité et les connaissances, et que j’ai eu l’occasion de côtoyer régulièrement quelques années après les Jeux, lorsque je suis allé travailler au journal Le Soleil.

Pierre m’a accompagné partout où je suis allé pendant deux semaines. Inutile de dire qu’il a pu apprendre beaucoup en peu de temps sur les Jeux, leur organisation en plus d’assister à quelques séances de gymnastique, d’athlétisme, de natation, de cyclisme, de boxe, d’haltérophilie et d’autres encore.

J’ai beaucoup apprécié sa présence et ses sages conseils. Je me souviens d’une occasion en particulier où j’ai bien compris ce qu’était un spécialiste des relations publiques et de l’image. Nous étions à environ la moitié des Jeux quand le centre de contrôle du COJO nous a fait savoir, à Pierre Tremblay et à moi, que le Stade olympique se préparait à recevoir ce soir-là, vers 19 heures, son millionième spectateur. On nous demandait de l’accueillir et de lui offrir un traitement de faveur pour toute la soirée.

À l’époque, comme vous le savez tous, il n’y avait pas d’ordinateurs, ni de cellulaires, ni d’outils super précis de communication. Les spectateurs de tous les lieux de compétition devaient franchir des tourniquets munis de compteurs qui n’étaient pas reliés entre eux. Au Stade, par exemple, il y avait 12 ou 15 tourniquets; chacun enregistrait le nombre de personnes qui y passaient et ce n’est qu’à la fin qu’on pouvait additionner les entrées de chaque tourniquet et obtenir l’assistance totale.

Dans ce contexte, il était évidemment impossible de déterminer avec certitude lequel de tous les spectateurs serait le MILLIONIÈME. Nous devions donc choisir quelqu’un qui serait à quelques dizaines de plus ou de moins « le millionième » spectateur.

Pierre Tremblay m’avait expliqué qu’il fallait dans la mesure du possible choisir une personne qui serait photogénique, qui parlerait français et qui habiterait la grande région métropolitaine. Et pourquoi pas? Vers 7 heures du soir, nous avons pris place près des tourniquets, assez loin l’un de l’autre pour voir entrer tout le monde ou presque, mais aussi assez près l’un de l’autre pour ne pas nous perdre de vue et pouvoir nous faire des signes.

Après une dizaine de minutes à regarder passer des dizaines et des dizaines de spectateurs, une dame dont l’âge devait se situer fin trentaine début quarantaine se présente à un tourniquet. Elle est accompagnée de six enfants. Pierre et moi l’avons remarquée en même temps et aussitôt nous avons tous deux faits « OUI » d’un signe de tête.

Nous nous sommes alors approchés de la dame, et nous lui avons posé quelques questions. Elle s’appelait Léonie Pilon. Elle était francophone. Elle habitait Laval. Des six enfants qui l’accompagnaient, trois étaient les siens et chacun d’eux était accompagné d’un ou une amie. Tout était parfait. Nous avions la personne idéale pour notre millionième spectateur. Je lui ai annoncé la bonne nouvelle… elle n’en croyait pas ses oreilles.

Nous avons pris des photos… puis avons conduit toute la famille dans des sièges spéciaux, et leur avons remis des cadeaux souvenirs du COJO. D’autres photos ont été prises. Le grand tableau indicateur du Stade a salué leur présence. À la fin de la soirée, nous avons salué notre millionième spectateur une dernière fois. Madame Pilon n’était définitivement pas prête à oublier cette soirée bien spéciale. Une dizaine de jours plus tard, les Jeux étaient terminés, mais j’ai reçu une magnifique lettre de remerciements signée de sa main.

Nous n’aurions pu faire un meilleur choix.

Après les Jeux, madame Léonie Pilon, avait fait parvenir une chaleureuse lettre de remerciements à Alain. Il vient tout juste de retrouver cette lettre dans ses « vieux » fichiers.

Le 8 août 1976,

M. A. Guilbert,

En mon nom, celui de mes filles et de mes neveux et nièces, je ne veux pas rater la chance de vous dire un gros merci… gros comme le Stade…

Tous ces souvenirs sont gravés dans nos cœurs, et le plus profond,  je pense, c’est celui de votre extrême gentillesse et de votre sourire moqueur.

                                                           Merci encore,

                                                           Léonie G. Pilon (Sylvie, Diane, Chantal)

 

À qui servent les boycottages des Jeux olympiques?

par Alain Guilbert

Les décisions de boycotter les Jeux olympiques sont habituellement prises par des politiciens, mais ce sont presque toujours les athlètes qui en payent le prix et en subissent les conséquences.

Lors des Jeux de Montréal, ce sont les pays africains qui ont imposé le boycottage à leurs délégations sportives qui étaient bien installées dans le village olympique depuis déjà quelques jours. Le prétexte invoqué : la présence de la Nouvelle-Zélande qui avait participé à une tournée de matches de rugby en Afrique du Sud, un pays qui pratiquait l’apartheid. À noter que le rugby n’était même pas une discipline olympique. Le boycottage était strictement « politique ».

Dans les deux jours précédant la cérémonie d’ouverture, plus de 20 pays africains ont quitté Montréal pour retourner dans leurs pays. Nombreux étaient les athlètes qui pleuraient à chaudes larmes en prenant place dans les autobus qui les ramenaient à l’aéroport à destination de leur pays respectif. Des dizaines d’autres en ont aussi profité pour effectuer une visite à la Clinique médicale du Village olympique pour des consultations ou des soins, lesquels étaient entièrement gratuits. Seuls les représentants de deux pays africains sont demeurés à Montréal, le Cameroun et le Sénégal (si ma mémoire ne me joue pas de tour). Et l’un des deux était un pays où le président du COJO, Son excellence Roger O. Rousseau, avait été ambassadeur.

Pendant ce temps, les employés de la division des sports au Comité organisateur des Jeux olympiques (COJO) peinaient sur la cédule des compétitions. Dans certaines disciplines, il n’y a eu que peu ou pas d’impact sur le déroulement des épreuves. Mais dans certains autres sports, il y en allait tout autrement. En boxe, il y avait de nombreux participants en provenance des pays africains. Il a fallu refaire toute la cédule des combats. Même chose dans les épreuves d’athlétisme, spécialement dans les courses de fond. On a très certainement manqué la présence du grand Henry Rono, un Kenyien qui à cette époque a détenu les records du monde aux 3 000 mètres steeple, aux 5 000 mètre et aux 10 000 mètre. Lasse Viren aurait-il remporté les 5 000 et les 10 000 mètres si Rono avait été présent?

La décision des pays africains de quitter Montréal avant le début des Jeux a eu d’autres conséquences… Entre autres, la décoration du Stade olympique pour la cérémonie d’ouverture. Comme tout le monde le sait, la construction du Stade avait été marquée de nombreux problèmes et embûches. L’édifice a été mis à la disposition de l’équipe des Jeux à peine une semaine avant le 17 juillet. La dernière grue avait quitté l’intérieur du Stade à peine 24 heures avant l’ouverture officielle, soit après que tous les drapeaux des pays participants aient été suspendus à l’anneau technique. À mesure que les délégations africaines confirmaient leur départ (ce qui ne s’est pas fait simultanément), il a fallu ramener une grue retirer les drapeaux des « absents »… et bien sûr repositionner tous les autres pour que le tout demeure harmonieux à l’œil des spectateurs et des millions de téléspectateurs à travers le monde. Cette tâche imprévue a été terminée juste à temps pour ne causer aucun retard au déroulement de la tant attendue cérémonie d’ouverture.

En plus des Africains, deux autres pays qui avaient annoncé leur participation aux Jeux de Montréal ne s’y sont pas présentés. Dans leur cas, il ne s’agissait pas d’un véritable boycottage, mais quand même d’une décision politique. Il s’agit de la République de Chine (Taiwan) ainsi que la République populaire de Chine. La République populaire de Chine n’acceptait pas que Taiwan porte le nom de « République », et Taiwan refusait de céder, ayant déjà participé à des Jeux précédents sous ce nom. Finalement les deux équipes ne sont pas venues à Montréal.

Au total, 92 pays auront participé aux Jeux de Montréal.

Le boycottage suivant aura lieu immédiatement aux Jeux qui ont suivi ceux de Montréal, c’est-à-dire ceux de Moscou en 1980.

Les Soviétiques avaient envahi l’Afghanistan et refusaient de retirer leurs troupes de ce pays malgré les demandes pressantes des Américains. Ceux-ci ont alors pris la décision de boycotter les Jeux de Moscou… et ils ont réussi à convaincre tous leurs pays « amis » de faire la même chose. Bien sûr, le Canada aura été l’un des premiers pays à appuyer la demande des États-Unis… et bien d’autres ont suivi… une cinquantaine de pays au total ne se sont pas présenté à Moscou… les « grands comme les petits amis » des É.-U..

Ce boycottage a privé des centaines d’athlètes qui s’étaient entraînés pendant quatre années de participer aux Jeux de Moscou. Mais il a aussi embarrassé sérieusement le maire de Montréal, Jean Drapeau. Pourquoi? Parce que la tradition veut que le maire hôte des Jeux précédents transmette le drapeau olympique au maire de la ville hôte de ces nouveaux Jeux lors de sa cérémonie d’ouverture.

De façon plus simple, le maire Drapeau devait remettre le drapeau olympique de Montréal, drapeau qu’il avait reçu des mains du maire de Munich, au maire de Moscou. Le maire Drapeau souhaitait vivement continuer la tradition en remettant à son homologue moscovite le drapeau reçu à Montréal. Mais le boycottage du Canada l’empêchait de le faire. M. Drapeau a même communiqué avec le premier ministre de l’époque, Pierre Elliott Trudeau, pour lui demander la permission d’aller à Moscou pour y remettre le drapeau olympique. La réponse du premier ministre a été sans équivoque : NON!!!

Le maire Drapeau était déçu. Mais il n’allait quand même pas contourner la décision du premier ministre. En même temps, il était incapable de se faire à l’idée que « sa ville » ne serait pas présente à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Moscou. Alors, il a eu une idée géniale… il allait demander aux deux porteurs de la flamme olympique lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Montréal, Stéphane Préfontaine et Sandra Henderson, de se rendre à Moscou pour y transmettre le drapeau qui était précieusement conservé à l’hôtel de ville de Montréal depuis quatre années. Les deux adolescents qui avaient soulevé la foule en entrant dans le Stade olympique de Montréal lors de la cérémonie d’ouverture étaient devenus de jeunes adultes. Ils ont accepté avec plaisir la demande de Jean Drapeau… et se sont rendus à Moscou pour y transmettre au maire de Moscou le drapeau reçu des mains du maire de Munich. Une idée géniale qui aura permis au maire de Montréal de poursuivre la tradition malgré le boycottage des pays « amis » des États-Unis… et de sauver « la face » de Montréal malgré le boycottage du Canada.

Seulement 80 pays ont participé aux Jeux de Moscou, le plus bas total depuis les Jeux de Melbourne en 1956.

Et le troisième boycottage dont je me souviens est survenu aux Jeux de Los Angeles en 1984.

Évidemment, les Soviétiques n’avaient pas digéré le boycottage des Jeux de Moscou par les Américains et tous leurs pays « amis ». Cette fois, ce sont l’Union soviétique et tous les pays dits de l’Est qui ont boycotté les Jeux qui avaient lieu en territoire américain. Les Soviétiques voulaient remettre la monnaie de leur pièce aux États-Unis et à leurs alliés.

Tous les pays dits de l’Est, sauf la Roumanie (peut-être en souvenir des performances de Nadia Comaneci et ses coéquipières de gymnastique aux Jeux de Montréal) ont boycotté les É.-U..

Bien sûr, bien des athlètes ont souffert de cette décision… mais pour une fois, une décision politique a bénéficié directement aux athlètes canadiens. Comment? Parce que l’absence des athlètes de l’URSS, de la Tchécoslovaquie, de la Hongrie, de la Pologne, de la République démocratique allemande (Allemagne de l’Est) et quelques autres ont permis au Canada de tirer son épingle du jeu avec 44 médailles, soit 10 d’or, 18 d’argent et 16 de bronze, terminant ainsi au 6e rang des pays présents. On était bien loin des Jeux de Montréal où le Canada avait remporté seulement 12 médailles, soit cinq d’argent et sept de bronze.

Au Jeux suivants, à Séoul, en 1988, les boycottages étaient du passé… et 159 pays y ont participé. Le Canada, cette fois, est revenu sensiblement à sa performance des Jeux de Montréal avec 10 médailles seulement, trois en or, deux en argent et cinq en bronze… ce qui lui a valu la 19e place. Il n’y a pas eu de boycottage depuis ceux de Los Angeles.

La seule conclusion que je peux tirer de tous ces boycottages, c’est simplement que « les absents ont toujours tort ».