À qui servent les boycottages des Jeux olympiques?

par Alain Guilbert

Les décisions de boycotter les Jeux olympiques sont habituellement prises par des politiciens, mais ce sont presque toujours les athlètes qui en payent le prix et en subissent les conséquences.

Lors des Jeux de Montréal, ce sont les pays africains qui ont imposé le boycottage à leurs délégations sportives qui étaient bien installées dans le village olympique depuis déjà quelques jours. Le prétexte invoqué : la présence de la Nouvelle-Zélande qui avait participé à une tournée de matches de rugby en Afrique du Sud, un pays qui pratiquait l’apartheid. À noter que le rugby n’était même pas une discipline olympique. Le boycottage était strictement « politique ».

Dans les deux jours précédant la cérémonie d’ouverture, plus de 20 pays africains ont quitté Montréal pour retourner dans leurs pays. Nombreux étaient les athlètes qui pleuraient à chaudes larmes en prenant place dans les autobus qui les ramenaient à l’aéroport à destination de leur pays respectif. Des dizaines d’autres en ont aussi profité pour effectuer une visite à la Clinique médicale du Village olympique pour des consultations ou des soins, lesquels étaient entièrement gratuits. Seuls les représentants de deux pays africains sont demeurés à Montréal, le Cameroun et le Sénégal (si ma mémoire ne me joue pas de tour). Et l’un des deux était un pays où le président du COJO, Son excellence Roger O. Rousseau, avait été ambassadeur.

Pendant ce temps, les employés de la division des sports au Comité organisateur des Jeux olympiques (COJO) peinaient sur la cédule des compétitions. Dans certaines disciplines, il n’y a eu que peu ou pas d’impact sur le déroulement des épreuves. Mais dans certains autres sports, il y en allait tout autrement. En boxe, il y avait de nombreux participants en provenance des pays africains. Il a fallu refaire toute la cédule des combats. Même chose dans les épreuves d’athlétisme, spécialement dans les courses de fond. On a très certainement manqué la présence du grand Henry Rono, un Kenyien qui à cette époque a détenu les records du monde aux 3 000 mètres steeple, aux 5 000 mètre et aux 10 000 mètre. Lasse Viren aurait-il remporté les 5 000 et les 10 000 mètres si Rono avait été présent?

La décision des pays africains de quitter Montréal avant le début des Jeux a eu d’autres conséquences… Entre autres, la décoration du Stade olympique pour la cérémonie d’ouverture. Comme tout le monde le sait, la construction du Stade avait été marquée de nombreux problèmes et embûches. L’édifice a été mis à la disposition de l’équipe des Jeux à peine une semaine avant le 17 juillet. La dernière grue avait quitté l’intérieur du Stade à peine 24 heures avant l’ouverture officielle, soit après que tous les drapeaux des pays participants aient été suspendus à l’anneau technique. À mesure que les délégations africaines confirmaient leur départ (ce qui ne s’est pas fait simultanément), il a fallu ramener une grue retirer les drapeaux des « absents »… et bien sûr repositionner tous les autres pour que le tout demeure harmonieux à l’œil des spectateurs et des millions de téléspectateurs à travers le monde. Cette tâche imprévue a été terminée juste à temps pour ne causer aucun retard au déroulement de la tant attendue cérémonie d’ouverture.

En plus des Africains, deux autres pays qui avaient annoncé leur participation aux Jeux de Montréal ne s’y sont pas présentés. Dans leur cas, il ne s’agissait pas d’un véritable boycottage, mais quand même d’une décision politique. Il s’agit de la République de Chine (Taiwan) ainsi que la République populaire de Chine. La République populaire de Chine n’acceptait pas que Taiwan porte le nom de « République », et Taiwan refusait de céder, ayant déjà participé à des Jeux précédents sous ce nom. Finalement les deux équipes ne sont pas venues à Montréal.

Au total, 92 pays auront participé aux Jeux de Montréal.

Le boycottage suivant aura lieu immédiatement aux Jeux qui ont suivi ceux de Montréal, c’est-à-dire ceux de Moscou en 1980.

Les Soviétiques avaient envahi l’Afghanistan et refusaient de retirer leurs troupes de ce pays malgré les demandes pressantes des Américains. Ceux-ci ont alors pris la décision de boycotter les Jeux de Moscou… et ils ont réussi à convaincre tous leurs pays « amis » de faire la même chose. Bien sûr, le Canada aura été l’un des premiers pays à appuyer la demande des États-Unis… et bien d’autres ont suivi… une cinquantaine de pays au total ne se sont pas présenté à Moscou… les « grands comme les petits amis » des É.-U..

Ce boycottage a privé des centaines d’athlètes qui s’étaient entraînés pendant quatre années de participer aux Jeux de Moscou. Mais il a aussi embarrassé sérieusement le maire de Montréal, Jean Drapeau. Pourquoi? Parce que la tradition veut que le maire hôte des Jeux précédents transmette le drapeau olympique au maire de la ville hôte de ces nouveaux Jeux lors de sa cérémonie d’ouverture.

De façon plus simple, le maire Drapeau devait remettre le drapeau olympique de Montréal, drapeau qu’il avait reçu des mains du maire de Munich, au maire de Moscou. Le maire Drapeau souhaitait vivement continuer la tradition en remettant à son homologue moscovite le drapeau reçu à Montréal. Mais le boycottage du Canada l’empêchait de le faire. M. Drapeau a même communiqué avec le premier ministre de l’époque, Pierre Elliott Trudeau, pour lui demander la permission d’aller à Moscou pour y remettre le drapeau olympique. La réponse du premier ministre a été sans équivoque : NON!!!

Le maire Drapeau était déçu. Mais il n’allait quand même pas contourner la décision du premier ministre. En même temps, il était incapable de se faire à l’idée que « sa ville » ne serait pas présente à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Moscou. Alors, il a eu une idée géniale… il allait demander aux deux porteurs de la flamme olympique lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Montréal, Stéphane Préfontaine et Sandra Henderson, de se rendre à Moscou pour y transmettre le drapeau qui était précieusement conservé à l’hôtel de ville de Montréal depuis quatre années. Les deux adolescents qui avaient soulevé la foule en entrant dans le Stade olympique de Montréal lors de la cérémonie d’ouverture étaient devenus de jeunes adultes. Ils ont accepté avec plaisir la demande de Jean Drapeau… et se sont rendus à Moscou pour y transmettre au maire de Moscou le drapeau reçu des mains du maire de Munich. Une idée géniale qui aura permis au maire de Montréal de poursuivre la tradition malgré le boycottage des pays « amis » des États-Unis… et de sauver « la face » de Montréal malgré le boycottage du Canada.

Seulement 80 pays ont participé aux Jeux de Moscou, le plus bas total depuis les Jeux de Melbourne en 1956.

Et le troisième boycottage dont je me souviens est survenu aux Jeux de Los Angeles en 1984.

Évidemment, les Soviétiques n’avaient pas digéré le boycottage des Jeux de Moscou par les Américains et tous leurs pays « amis ». Cette fois, ce sont l’Union soviétique et tous les pays dits de l’Est qui ont boycotté les Jeux qui avaient lieu en territoire américain. Les Soviétiques voulaient remettre la monnaie de leur pièce aux États-Unis et à leurs alliés.

Tous les pays dits de l’Est, sauf la Roumanie (peut-être en souvenir des performances de Nadia Comaneci et ses coéquipières de gymnastique aux Jeux de Montréal) ont boycotté les É.-U..

Bien sûr, bien des athlètes ont souffert de cette décision… mais pour une fois, une décision politique a bénéficié directement aux athlètes canadiens. Comment? Parce que l’absence des athlètes de l’URSS, de la Tchécoslovaquie, de la Hongrie, de la Pologne, de la République démocratique allemande (Allemagne de l’Est) et quelques autres ont permis au Canada de tirer son épingle du jeu avec 44 médailles, soit 10 d’or, 18 d’argent et 16 de bronze, terminant ainsi au 6e rang des pays présents. On était bien loin des Jeux de Montréal où le Canada avait remporté seulement 12 médailles, soit cinq d’argent et sept de bronze.

Au Jeux suivants, à Séoul, en 1988, les boycottages étaient du passé… et 159 pays y ont participé. Le Canada, cette fois, est revenu sensiblement à sa performance des Jeux de Montréal avec 10 médailles seulement, trois en or, deux en argent et cinq en bronze… ce qui lui a valu la 19e place. Il n’y a pas eu de boycottage depuis ceux de Los Angeles.

La seule conclusion que je peux tirer de tous ces boycottages, c’est simplement que « les absents ont toujours tort ».

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