Les ennuis des Soviétiques aux Jeux de Montréal

par Alain Guilbert

À peine quelques jours avant les Jeux de Rio, les Russes, tant leur comité national olympique que leurs athlètes, éprouvent de sérieux ennuis avec la mise au jour d’une énorme opération de dopage impliquant de nombreux gagnants de médailles aux Jeux d’hiver de Sotchi (Russie).

Au moment d’écrire ces lignes, on ne connaît pas encore la sanction qui sera imposée aux Russes, laquelle sanction pouvant aller jusqu’à l’exclusion de toute l’équipe russe des Jeux de Rio.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire des Jeux olympiques que les Russes éprouvent des ennuis. Ils en avaient déjà eu quelques-uns, il y a 40 ans, au cours des Jeux de Montréal.

À cette époque, on parlait peu des Russes… on parlait plutôt des Soviétiques, la Russie n’étant qu’une seule des républiques russes soviétiques (l’URSS).

Leurs ennuis avaient commencé dès le début des Jeux. Grands favoris pour remporter les Jeux de Montréal, les athlètes soviétiques n’arrivaient pas à accumuler victoires et médailles. Après la première semaine des compétitions, la République démocratique allemande (l’Allemagne de l’Est), un tout petit pays de 20 millions de personnes, dominait outrageusement le classement des nations.

Pour en ajouter encore sur le moral des Soviétiques, l’un de leurs plus brillants athlètes, Boris Onischenko, se fait attraper pour tricherie. Onischenko faisait partie de l’équipe du Pentathlon moderne, une discipline qui inclut des épreuves dans cinq sports différents, l’un de ces sports étant l’escrime. Onischenko en était à ses 3es Jeux olympiques, ayant déjà participé à ceux de Mexico et de Munich. Il avait remporté plusieurs médailles ainsi que le Championnat du monde dans sa discipline. Il était considéré comme le meilleur escrimeur parmi tous les athlètes spécialisés dans le pentathlon moderne.

Onischenko commençait-il à perdre ses moyens? Possiblement… il avait truqué son épée de façon à ce qu’il puisse obtenir une « touche » même quand il ne touchait pas son adversaire. Il s’agissait d’un bouton caché dans le manche de son épée qui déclenchait un signal sonore lorsque l’athlète le pressait. Dans l’une de ses épreuves, le Soviétique a déclenché le signal sonore alors qu’il était évident qu’il n’avait pas touché à son adversaire. Celui-ci a demandé à l’arbitre de vérifier l’épée de son adversaire… et a facilement découvert la tricherie.

Bien sûr, les Soviétiques ont perdu la face devant le monde entier… Onischenko a été suspendu à vie de son sport et a été renvoyé dare-dare à Moscou par le premier vol disponible. Certains prétendent que son voyage s’est terminé en Sibérie.

Le lendemain, alors que les médias se régalaient encore avec l’affaire Onischenko, un autre malheur tombe sur l’équipe soviétique. Les compétitions de plongeon (natation) venaient de prendre fin. Des rumeurs avaient circulé parmi les dirigeants soviétiques de l’équipe de plongeon à l’effet que certains plongeurs, plus particulièrement Sergei Nemstanov (17 ans), songeaient à fuir leur pays en demandant asile politique au Canada.

La délégation soviétique ne voulant pas subir une autre humiliation publique avait isolé non seulement Nemstanov, mais tous ses plongeurs dans leurs chambres du Village olympique et entendait ne les laisser sortir de là que le lendemain matin pour les mettre à bord d’un avion à destination de Moscou.

Ce que les Soviétiques n’avaient pas prévu, c’est qu’un jeune athlète canadien (plongeur) lui aussi, Scott Cranham, a réussi à se faufiler dans les chambres des plongeurs et à les amener avec lui à la cafétéria des athlètes pour célébrer la fin de leurs compétitions et se dire « au revoir » dans une atmosphère de fête… et se promettre de rester en contact toute leur vie.

À la fin de la soirée (ou au début de la nuit), Nemstanov a répété à Cranham son intention de rester au Canada. Celui-ci a alors conduit son nouvel ami soviétique dans un bureau de Services Canada qui avait été aménagé dans le village olympique à l’intention des athlètes étrangers qui pourraient avoir besoin d’aide, de prolonger des visas, ou même de demander asile politique. Et bien sûr, le Canada a ouvert ses bras au jeune plongeur soviétique. Et de leur côté, les autorités soviétiques ont rapidement appris la défection d’un des leurs… elles étaient furieuses… et ont immédiatement exigé qu’on leur « rende » leur athlète.

C’en était trop pour les Soviétiques : trois malheurs à la suite l’un de l’autre, mauvaise position au classement des médailles, tricherie par l’une de leurs vedettes, Onischenko, et maintenant défection d’un de leurs athlètes. Pour démontrer le sérieux de leur demande, ils ont demandé à tous les athlètes de leurs délégations de descendre leurs bagages dans le hall d’entrée de Village olympique et ont annoncé qu’ils rentraient immédiatement à Moscou alors que les Jeux n’en étaient qu’à mi-chemin. Les Soviétiques ont aussi exigé de rencontrer Nemstanov (ce qui leur a été accordé, mais en présence des agents de la Gendarmerie royale). Ils ont expliqué au jeune plongeur que sa grand-mère était bien âgée et qu’il ne la reverrait jamais s’il restait au Canada. Ils ont menacé de mettre fin à leurs relations sportives pour toujours avec le Canada incluant même le hockey; ils ont accusé le Canada de kidnapping. Ils ont fait appel au premier ministre Trudeau (non, pas Justin… mais son père, Pierre Elliott). Celui-ci, dans sa grande sagesse, a déclaré que c’était au jeune plongeur lui-même de prendre la décision. Pendant ce temps, dans les quartiers généraux du COJO, bien des gens étaient sur les dents. Les Soviétiques allaient-ils vraiment partir? Qu’est-ce qui arriverait de la fin de « nos Jeux »?

Finalement, au petit matin, Nemstatnov a décidé de rester… Les autorités canadiennes lui ont trouvé une famille d’accueil à Toronto. Malgré tout… et à notre grand soulagement, les Soviétiques ont ramené leurs bagages dans leurs chambres et ont poursuivi les compétitions. Cela les a peut-être motivés à travailler plus fort puisqu’ils ont terminé au premier rang des pays avec 125 médailles. Au COJO, nous avons poussé un grand soupir de soulagement quand les Soviétiques ont pris la décision de rester avec nous. Peu de gens ont su que les Jeux de Montréal avaient été menacés à ce point à mi-parcours. Pour un, je sais que nous avons peu dormi cette nuit-là.

Quant au jeune Nemstanov, il avait rencontré une jeune fille, plongeuse comme lui, lors de précédentes compétitions au Canada et aux États-Unis. C’est probablement cette rencontre qui l’avait incité à rester au Canada. L’athlète soviétique avait même laissé entendre à son entourage qu’il était en amour. Le père de la jeune fille a déclaré publiquement que sa fille et Nemstanov n’étaient que des amis.

Après tout ce brouhaha et 19 jours au Canada, le plongeur a décidé de rentrer chez lui en Union soviétique. Son amour aura duré le temps que durent les roses! Comment a-t-il été accueilli dans « son pays »? On ne le saura probablement jamais. La Sibérie, peut-être? Ce qu’on sait toutefois, c’est que Nemstanov a participé aux épreuves de plongeon aux Jeux olympiques de Moscou en 1980, Jeux durant lesquels aucun Canadien ne lui aura parlé parce que « notre pays » avait boycotté cet événement grandiose.