Les villes où j’ai vécu : Montréal

(Depuis sa naissance, Alain a habité dans une dizaine de villes différentes, dont certaines à plus d’une reprise. Bien sûr, ses souvenirs et ses impressions de chacun de ces endroits où il a vécu sont relatives à l’âge qu’il avait à l’époque et aux activités auxquelles il s’était livré… ainsi que des souvenirs qu’il en a gardés. Voici donc le quatrième article de cette série. Vous les retrouverez par la suite dans l’onglet « Les villes où j’ai vécu » sous les «Grands thèmes » de mon blogue. Bonne lecture.)

par Alain Guilbert

Après avoir quitté le noviciat de la Congrégation de Sainte-Croix au printemps 1959, il me fallait bien décider ce que je voulais faire dans la vie. Après quelques semaines de réflexion, j’ai opté pour le droit, ce qui était parmi mes derniers choix à la fin de mes études classiques, avant de tenter l’expérience de la vie religieuse.

En principe, j’aurais dû m’inscrire à l’Université de Montréal, puisque le Séminaire de St-Hyacinthe y était affilié. Mais avant de penser à la rentrée universitaire en septembre, il me fallait un travail d’été pour m’aider à défrayer le coût des études à venir. Comme cela se faisait régulièrement à l’époque, j’ai frappé à la porte de notre député (le comté de Bagot). Il s’agissait de Daniel Johnson (le père), qui était alors ministre des Ressources hydrauliques dans le gouvernement de l’Union nationale. Celui-ci m’a déniché un emploi dans les bureaux de son ministère à Montréal, emploi qui devait se prolonger jusqu’au début de l’année scolaire. Et comme je ne désirais pas m’exiler à Montréal seul, il a aussi procuré du travail à mon ami d’enfance Réjean Guillet… et tous les deux, à peine âgés de 19 ans, nous nous sommes retrouvés dans la « grande ville » par un beau jour de juin. Nous avons d’abord localisé les bureaux du Ministère des Ressources hydrauliques, lesquels étaient situés rue Ste-Catherine, angle Berri, au 7eétage où se trouvait (et se trouve encore) le magasin Archambault, alors spécialisé en musique.

De là, nous sommes partis à la recherche d’un toit pour nous abriter du lundi au vendredi, parce que nous retournions dans nos familles respectives, à Acton Vale, toutes les fins de semaine. Nous avons finalement arrêté notre choix sur une chambre située rue St-Denis, à mi-chemin entre les rues Sherbrooke et Ontario. Si ma mémoire est bonne, le prix de la chambre était de 8 $ par semaine, que nous partagions moitié-moitié. Et son grand avantage était de se trouver à cinq minutes de marche à peine du lieu de notre travail.

Mais pour notre plus grand malheur, la rue St-Denis a été en réparation tout l’été (J’ai découvert plus tard qu’il y avait toujours des rues en réparation à Montréal). Les camions et autres appareils mécaniques soulevaient des nuages de poussière à la journée longue en plus de continuer leur bruit infernal jusque tard en soirée. Et pire encore, l’été 1959 aura probablement été l’un des plus chauds dont je puisse me souvenir. Vous imaginez le beau « mariage » entre la chaleur et la poussière.

Mais nous avons rapidement trouvé des trucs pour combattre la chaleur. Nous n’avons pas mis de temps pour découvrir deux tavernes extrêmement populaires, rue Ste-Catherine ouest, soit Chez Toe Blake (du nom de l’ex-joueur et instructeur du Canadiens) et le St-Régis. La bière en fût se vendait alors 10 cents le verre. Alors pour 1 $, pourboire inclus, on pouvait prendre deux « draughts » et un bon repas, genre spaghetti ou steak haché. On se rendait à l’un ou l’autre endroit en marchant, ou en autobus s’il pleuvait assez pour rendre la marche inconfortable. J’oubliais de dire que les deux tavernes en question étaient équipées d’air climatisé.

Le soir, après le travail, quand les Royaux de Montréal, l’équipe de baseball de calibre AAA et filiale des Dodgers de la Ligue nationale, jouaient à domicile, nous nous rendions au parc De Lorimier (angle Ste-Catherine et De Lorimier) pour admirer le spectacle de ces joueurs dont plusieurs se sont retrouvés plus tard dans les Ligues majeures (je me rappelle des Sandy Amoros, Tom Lasorda, Bob Lennon et quelques autres) en plus d’avoir le plaisir de passer la soirée en plein air. Nous achetions des billets de « bleachers » à 25 cents, et à mesure que le match se déroulait nous nous déplacions vers les sièges vides situés près du troisième but ou derrière le marbre. Un très bon spectacle à un prix très abordable. Au retour, nous marchions le long de la rue Ontario et nous arrêtions prendre une « draught » (ou deux), toujours à 10 cents le verre ou deux verres pour 25 cents, incluant le pourboire, dans une des nombreuses tavernes située le long de notre parcours. Notre choix s’arrêtait seulement sur les locaux avec air climatisé. Lorsqu’il n’y avait pas de baseball, nous allions faire un tour au parc Lafontaine, encore une fois à distance de marche de notre domicile, ou, si la chaleur était trop accablante, nous allions au cinéma St-Denis, tout juste à quelques pas d’où nous habitions. Je ne me souviens pas d’un seul des 10 ou 12 films que j’ai visionnés tout au cours de l’été. Ce dont je me souviens cependant, c’était que le cinéma était équipé avec l’air climatisé. C’est la seule raison qui nous y attirait. Nous y allions pour dormir à l’air frais! Même si notre chambre avait une fenêtre qui « donnait » sur la rue, la chaleur y était toujours accablante… et malgré notre jeunesse et notre bonne forme physique, cette chaleur rendait notre sommeil très difficile.

Voilà ce qu’a été mon premier vrai contact avec Montréal. J’ai eu le plaisir d’y demeurer à deux autres reprises, soit de 1972 à 1976, puis de 1987 à 1997, mais j’y reviendrai plus tard avec d’autres textes de la présente série des « villes où j’ai vécu ».

Pourquoi je ne suis pas allé à l’Université de Montréal pour y faire mes études de droit? Voici… puisque je n’avais pas suffisamment d’argent pour étudier à plein temps à l’Université, je devais me trouver un travail même durant mes études. Quand je suis allé voir mon député Daniel Johnson pour le remercier de m’avoir donné un emploi d’été à Montréal, il m’a dit que je pourrais occuper également cet emploi pendant l’année scolaire, mais il me suggérait fortement de trouver « autre chose » puisque s’il lui arrivait de ne plus occuper son poste de ministre, cela signifiait que je perdrais cet emploi dit « politique » et que je me retrouverais devant rien. J’ai suivi son conseil et j’ai trouvé un emploi à La Tribunede Sherbrooke… ce qui m’a amené à m’inscrire à l’Université de Sherbrooke plutôt qu’à l’Université de Montréal. Pour cette raison, quand j’ai terminé mon emploi d’été à Montréal, je suis retourné chez moi, à Acton Vale, pour une semaine… puis j’ai préparé mes bagages pour Sherbrooke où je suis arrivé à la fin d’août 1959 pour entreprendre (encore) une nouvelle vie.

Et j’ai toujours été éternellement reconnaissant à Daniel Johnson pour son conseil puisque l’année suivante, soit en 1960, l’Union nationale subissait une cuisante défaite aux mains de Jean Lesage et son équipe du Tonnerre. Ce qui veut dire que je me serais retrouvé « Gros Jean comme devant » si j’avais misé sur l’emploi du ministère des Ressources hydrauliques… Et pire encore, je ne me serais sans doute jamais retrouvé à Sherbrooke, sûrement l’une des plus belles (dans tous les sens du mot) villes du Québec. Je vous en reparle dans mon prochain billet.

Les villes où j’ai vécu : Acton Vale

(Depuis sa naissance, Alain a habité dans une dizaine de villes différentes, dont certaines à plus d’une reprise. Bien sûr, ses souvenirs et ses impressions de chacun de ces endroits où il a vécu sont relatives à l’âge qu’il avait à l’époque et aux activités auxquelles il s’était livré… ainsi que des souvenirs qu’il en a gardés. Voici donc le premier article de cette série. Vous les retrouverez par la suite dans l’onglet « Les villes où j’ai vécu » sous les «Grands thèmes » de mon blogue. Bonne lecture.)

par Alain Guilbert

Je suis né à Acton Vale le 6 mars 1940, fils aîné de Roland Guilbert et de Léa Loignon. Acton Vale, « la porte des Cantons-de-l’Est », selon ce qui était écrit sur un panneau publicitaire placé près de la voie ferrée en plein centre-ville. Acton Vale, une ville industrielle comptant environ 5 000 âmes, une ville dont les principales industries étaient Acton Rubber (qui n’a pas un jour porté des caoutchoucs ou des bottes Acton?), Acton Shoe, un manufacturier de souliers qui a fermé ses portes il y a bien longtemps, et aussi les Tapis Peerless, dont les produits étaient distribués et vendus partout au Canada. Acton Vale (pour ceux et celles qui n’en ont jamais entendu parler) est située à peu près à la même distance et au milieu de villes comme St-Hyacinthe, Granby, Drummondville et Richmond, quelque part au Centre du Québec, entre la Montérégie et les Cantons-de-l’Est.

Pourquoi Acton Vale? Parce que mon grand-père maternel, Thomas Loignon, qui avait vécu à Thetford Mines jusqu’au milieu des années 1930, avait acheté un hôtel, Le Manoir, et qu’il y avait amené ses trois filles, dont ma mère, pour lui donner un coup de main.
Et c’est ainsi que ma mère a rencontré un bel électricien œuvrant à la Southern Canada Power (mais oui, c’était bien avant la nationalisation des compagnies électriques et la création d’Hydro Québec), qu’elle a épousé en septembre 1938. Tous deux étaient âgés de 33 ans. De cette union sont nés trois enfants, moi, évidemment, et mes frères, Bruno et Laval. Nous aurions possiblement été plus nombreux si un terrible cancer n’avait pas emporté mon père à l’âge de 38 ans alors que je n’avais que 4 ans et que mes frères étaient respectivement âgés de 2 ans et demi ainsi que d’un an.

Ma mère ne s’est jamais remariée, ayant fait le choix de se consacrer à ses « trois trésors », comme elle nous appelait. La vie n’était pas facile à l’époque. Mon père a été alité pendant neuf mois, dont les quatre premiers à l’hôpital St-Charles de St-Hyacinthe et les cinq suivants à la maison, alors qu’on avait jugé son cas incurable. La chimiothérapie et la radiothérapie n’avaient pas encore été inventées. Les programmes comme l’assurance-hospitalisation, l’assurance-santé, l’assurance-médicaments, les CLSC, l’aide à la maison pour les grands malades… rien de cela n’existait à l’époque. Il n’y avait même pas d’assistance sociale pour une « veuve avec trois jeunes enfants » et des dettes d’hôpital, de pharmacie et d’infirmerie.

Avant d’être condamné à garder le lit, mon père qui luttait déjà contre le cancer, avait dû abandonner son emploi comme électricien et s’était trouvé un travail prétendument plus facile en devenant le gérant d’une succursale de meubles Légaré. Au décès de mon père, ma mère a conservé cette agence pour assurer notre survie et la sienne, bien sûr. Elle était alors la seule femme agente de Légaré dans tout le Canada (qui comptait plus de
75 succursales). Quand j’étais tout jeune, je croyais naïvement qu’il s’agissait vraiment d’un magasin de meubles. Mais plus tard, j’ai réalisé qu’il s’agissait bien davantage d’une sorte d’agence de crédit, dont l’objectif était de vendre des meubles « pas trop chers », mais de faire en sorte que les acheteurs les paient à crédit pendant très longtemps. Même si les taux d’intérêt exigés n’étaient pas aussi exorbitants qu’aujourd’hui, ils étaient quand même très élevés. Les gens qui achetaient des meubles dont ils avaient vraiment besoin, mais qui ne pouvaient les payer comptant, se retrouvaient avec des versements hebdomadaires ou mensuels de quelques dollars. On disait ironiquement qu’un acheteur pouvait se procurer un bien de 100 $ en versant 1 $ par semaine… pour le reste de sa vie!!! Quand j’avais 9 ou 10 ans, je faisais parfois de la collection pour les comptes de ma mère. Je me souviens d’une « vieille fille » qui remboursait sa dette à raison de 50 cents par semaine.

Cette période de la vie a été très difficile pour ma mère, parce qu’elle devait consacrer des heures et des heures à ce magasin ouvert de 9 h à 18 h du lundi au jeudi, et de 9 h à 22 h les vendredis et les samedis. Elle en faisait la comptabilité tard le soir, et même une partie de ses nuits, c’est-à-dire quand mes frères et moi dormions.

Nous étions bien jeunes et à l’âge de l’insouciance. Ce n’est que bien des années plus tard que nous avons réalisé toute l’ampleur du travail de notre mère pour s’assurer que nous puissions manger tous les jours et que nous ne nous sentions pas différents de nos « petits amis » et des autres enfants. Nos premières bicyclettes étaient usagées, de même que nos premiers patins. Même chose pour nos premières raquettes de tennis. Lorsqu’il nous fallait des uniformes pour jouer au baseball, ma mère n’avait pas les moyens d’en acheter. Elle les fabriquait. Nous n’avions pas d’argent, mais ma mère en trouvait toujours pour les choses importantes de la vie. À Noël, par exemple, nous recevions toujours des livres en cadeau. Ma mère a tout fait pour nous donner le goût de la lecture. Elle a certainement très réussi avec moi. Elle s’était abonnée à La Tribune de Sherbrooke alors que je n’avais que 7 ou
8 ans. C’est moi qui allais chercher le journal tous les jours au bureau de poste. Je le dévorais du début jusqu’à la fin, avec une attention particulière pour la section des sports. Ce sont probablement les gestes posés par ma mère quand j’étais tout jeune qui m’ont amené à faire carrière comme journaliste et à œuvrer presque toute ma vie dans les médias d’information et les communications.

Il faut dire que j’ai développé le goût de la lecture et de l’écriture très jeune. En effet, j’ai commencé l’école alors que je n’avais que 5 ans. Il n’y avait pas de minimum requis, mais c’était habituellement 6 ans… Les Frères du Sacré-Cœur m’ont accepté à 5 ans pour libérer un peu ma mère aux prises avec trois jeunes enfants depuis le décès de mon père. J’apprenais facilement, et en 4e année, je n’avais pas besoin d’être attentif en classe pour assimiler ce qu’on y enseignait. Le frère Guy-Robert, le titulaire de la classe, me prêtait des livres que je devais lire en classe plutôt que de déranger mes voisins. Je me souviens d’avoir lu le « Tour du monde en 80 jours » de Jules Verne alors que je n’avais que 8 ans.
À la fin de l’année scolaire, on m’a fait « sauter » directement en 6e année parce qu’on estimait que je perdrais mon temps en 5e.

J’ai commencé à pratiquer les sports très jeune: la natation, le tennis et le baseball, l’été; le hockey, l’hiver. Le samedi, nous chaussions nos patins à la maison et marchions, patins au pied, jusqu’à la patinoire de l’école. Nous nous divisions en deux camps… et tout le monde jouait en même temps. Parfois nous étions trois ou quatre dans chaque camp… Parfois
15 ou 20, quand il arrivait de nouveaux joueurs, nous les partagions d’un côté à l’autre. Même chose lorsque des joueurs retournaient à la maison… nous équilibrions les nombres…mais tout le monde se retrouvait en même temps sur la patinoire. Le midi, nous retournions à la maison pour manger. Ma mère plaçait des cartons sur le plancher de la cuisine pour que nous n’ayons pas à enlever nos patins. Et aussitôt le dîner avalé, nous retournions à la patinoire de l’école, toujours avec les patins aux pieds. Lorsqu’il ne faisait pas trop froid, nous retournions parfois à l’école le soir après souper parce qu’il y avait des lumières pour éclairer la patinoire.

Quand la patinoire de l’école n’était pas prête au début de l’hiver ou lorsqu’elle fermait au printemps, nous allions patiner et jouer au hockey sur la rivière. Vous aurez compris que s’il n’y avait pas assez de glace sur la patinoire, il n’y en avait pas davantage sur la rivière. Disons que nous avons souvent terminé nos compétitions au moment où la glace cédait sous le poids de l’un des joueurs (parfois, c’était moi). Nous rentrions alors à la maison trempés jusqu’aux os… ce qui ne nous a jamais empêchés de recommencer, même quand nous savions que la glace était bien mince.

À l’époque, on ne déblayait pas les rues, ni les trottoirs, durant l’hiver. S’il neigeait beaucoup, ce qui arrivait presque toutes les années, les bancs de neige de chaque côté de la rue atteignaient presque les fils des poteaux de téléphone et d’électricité. Nous allions à l’école à pied (les autobus scolaires n’existaient pas encore) et jamais, au grand jamais, une école n’a été fermée à cause d’une tempête. Il ne nous serait jamais venu à l’idée de demeurer à la maison une journée de mauvais temps. Inutile de dire qu’avec les religieux comme enseignants les journées pédagogiques n’existaient pas non plus. Nos professeurs se perfectionnaient les fins de semaine ou durant les vacances d’été.

Le tour de force que ma mère a accompli pendant ma jeunesse, et celle de mes frères, c’est que nous étions pauvres… mais que nous ne nous en sommes jamais aperçus. C’est sûrement là une facette du bonheur!