Les villes où j’ai vécu : St-Hyacinthe

(Depuis sa naissance, Alain a habité dans une dizaine de villes différentes, dont certaines à plus d’une reprise. Bien sûr, ses souvenirs et ses impressions de chacun de ces endroits ont relatives à l’âge qu’il avait à l’époque et aux activités auxquelles il s’était livré…ainsi ue des souvenirs qu’il en a gardés. Voici donc le deuxième billet de cette série. Vous les retrouverez dans l’onglet « Les villes où j’ai vécu » sous les «Grands thèmes » de mon blogue. Bonne lecture.)

par Alain Guilbert

Après ma ville natale, Acton Vale, la première ville où j’ai habité est St-Hyacinthe, qu’on appelait à l’époque (et encore aujourd’hui) « St-Hyacinthe la jolie ». Je ne suis pas vraiment déménagé à St-Hyacinthe… j’ai plutôt fait mon entrée au Séminaire de
St-Hyacinthe pour y entreprendre mes études classiques. Les Cégeps n’existaient pas encore. À cette époque (1951), on terminait ses études primaires (7e année), puis on entreprenait des études classiques… ou on poursuivait jusqu’en 9eannée, et on se dirigeait vers l’usine ou un autre travail.

Comme je l’ai dit dans un texte précédent, nous étions pauvres, et ma mère n’avait certainement pas les moyens d’acquitter les frais de ma pension à St-Hyacinthe, quelque chose comme 36 $ par mois, logé et nourri, enseignement inclus. C’est le curé de la paroisse à Acton Vale, en espérant qu’un jour je devienne prêtre (!!!), qui a payé une partie des frais au Séminaire.

Le Séminaire de St-Hyacinthe accueillait 600 étudiants – tous des garçons –
450 pensionnaires qui habitaient sur place et 150 externes qui logeaient chez eux,
à St-Hyacinthe même) à partir de la classe des Éléments latins jusqu’à la 2e année de philosophie, soit un cours qui s’étendait en principe sur huit années. Je dis « en principe » parce que certains élèves pouvaient terminer le cours en sept années alors qu’on condensait les trois premières années en deux, soit les Éléments Latins, la Syntaxe et la Méthode qui étaient condensées en Syntaxe spéciale et Méthode spéciale. Par la suite, c’était le même parcours pour tous, soit la Versification, les Belles-lettres, la Rhétorique, la Philosophie I et la Philosophie II. Après les deux premiers mois en Éléments latins, on choisissait ceux qui passeraient directement en Syntaxe spéciale. Les autorités du séminaire hésitaient à me faire accéder à ce parcours abrégé à cause de mon jeune âge
(11 ans seulement), mais un professeur originaire d’Acton Vale, l’abbé André Beaugrand, est intervenu en ma faveur en plaidant que si j’étais plus jeune que les autres, c’est tout simplement parce que j’avais entrepris mes études primaires à cinq ans et que j’étais passé directement de la 4e à la 6e année, et que je n’avais pas à être pénalisé pour cela. Des
28 élèves qui ont été choisis pour la Syntaxe, nous sommes seulement cinq à avoir gradué en Philosophie II sans avoir abandonné les cours ou sans avoir doublé une année.

Je me souviens très bien de ma première journée au séminaire. C’était la première fois que je quittais la maison familiale (excepté pour un camp scout) en sachant que je n’y reviendrais pas avant Noël, sauf une journée en octobre et en novembre. Quand ma mère a quitté l’endroit en fin d’après-midi, j’avais le cœur gros, mais comme nous étions de nombreux nouveaux, je me suis rapidement fait des amis. Mais quand venu le temps d’aller au lit (à 21 heures… ce qui était bien plus tôt qu’à la maison) et que je me suis retrouvé dans un immense dortoir de 150 lits (le séminaire comptait trois de ces dortoirs) où nous n’avions pas le droit de parler, je me suis mis à pleurer dès que les lumières se sont éteintes. À en juger par les bruits que j’entendais autour de moi, je n’étais pas le seul. Je me suis finalement endormi, et le lendemain matin, je me sentais beaucoup mieux… et je n’ai plus jamais pleuré d’ennui par la suite.

Ma présente série de textes s’intitule « les villes où j’ai vécu », mais je dois bien avouer que mon séjour de sept années à St-Hyacinthe (j’y suis retourné plusieurs années plus tard… et j’en parlerai dans un futur texte) s’est déroulé à 98 ou 99 pour cent à l’intérieur des limites du séminaire. Nous avions rarement l’occasion d’aller « en ville ». Pour ce faire, il fallait demander la permission au directeur des études et avoir une très bonne raison pour quitter le séminaire, comme par exemple aller chez le médecin ou chez le dentiste. Pour quitter le séminaire, il fallait un billet signé de la main du directeur, billet qu’il fallait présenter à un surveillant au départ ainsi qu’au retour. Une fois par année, nous pouvions nous rendre au manège militaire de la ville où se tenait une clinique de sang de la Croix-Rouge. Nombreux étaient les étudiants qui se portaient volontaires pour donner de leur sang, mais ce n’était pas toujours par pur désintéressement. En effet, c’était une occasion de quitter le séminaire pour aller « en ville », et, petit bonus, la Croix-Rouge donnait un verre de cognac à tous ses donneurs pour les aider à se remettre rapidement sur pied, une pratique fort agréable qui a depuis bien longtemps été remplacée par un simple café.

Au Séminaire de St-Hyacinthe, il y avait des cours tous les jours, y inclus le samedi. Nos congés hebdomadaires étaient les mardis et les jeudis en après-midi, de même que les dimanches. Nous profitions des récréations et des périodes de congés pour faire du sport. Il faut dire que nous étions choyés en termes de terrains et d’équipements : nous avions huit courts de tennis (un réservé à chaque classe), huit courts de balle au mur, huit terrains de softball, trois terrains de baseball, trois terrains de football, une piste d’athlétisme, trois patinoires, un plateau de basketball intérieur (gymnase) et un autre à l’extérieur, huit tables de ping-pong, etc. Le sport était bien organisé : il y avait des ligues de softball, baseball, basketball, et hockey. L’hiver, les mardis et les jeudis après-midi, en plus de matches de hockey disputés sur les trois patinoires du séminaire, il y en avait également à l’aréna de la ville, donc d’autres occasions de quitter le séminaire pour aller « en ville ».

À l’époque des séries mondiales de baseball, il nous arrivait de quitter le séminaire « en cachette » pour aller voir les matches à la télévision. Je me souviens d’une fois où je me suis fait « attraper » et d’avoir reçu tout un « savon » de la part du directeur. Il m’avait dit que j’aurais dû demander la permission, qu’il me l’aurait accordée, ce dont je doute fortement. Mais ses paroles n’étaient pas tombées dans l’oreille d’un sourd. L’année suivante, je suis allé le voir et je lui ai demandé la permission pour aller «en ville ». Bien sûr, il m’a demandé « pourquoi? » et je lui ai avoué candidement que c’était pour aller voir la Série mondiale chez un confrère dont les parents habitaient St-Hyacinthe. Il m’a d’abord refusé… mais quand je lui ai rappelé son petit discours de l’année précédente à l’effet que
« si j’avais demandé la permission il me l’aurait accordée »… il a été pris à son propre piège et m’a autorisé à y aller. J’en ris encore quand je pense à ce coup fumant.

Pendant mes sept années au séminaire, j’ai pratiqué tous les sports possibles. Je n’excellais dans aucun, mais je me débrouillais dans toutes les activités. Je n’ai jamais été assez bon pour faire partie de la première équipe de ma classe, mais je faisais toujours partie de la deuxième équipe. Quand il n’y avait pas de longs congés, comme à Noël et à Pâques, nous avions droit à un congé par mois pour aller dans nos familles… à condition d’avoir de bonnes notes de conduite. Il faut dire que parler dans les moments de silence pouvait facilement nous valoir une mauvaise note de conduite. Et des moments de silence, il y en avait beaucoup. Inutile de dire que j’avais de nombreuses difficultés de ce côté-là… ce qui fait que je perdais souvent mes congés du mois. Ceux qui avaient leur congé du mois partaient en autobus vers 8 heures le matin, immédiatement après le petit déjeuner, pour se rendre dans leurs familles respectives, et ils devaient revenir au séminaire pour
8 heures le soir. Ceux qui n’avaient pas leur congé et ceux qui habitaient trop loin pour effectuer un aller-retour à la maison le même jour devaient rester au séminaire, mais ils étaient libres toute la journée… pas de cours, pas de session d’études… seulement des sports durant 12 heures, sauf de brèves pauses pour le dîner et le souper. J’adorais ne pas avoir mes congés du mois!!! Il y avait plusieurs élèves franco-américains au séminaire. Ils venaient des états américains voisins du Canada. Évidemment, ils n’allaient pas à la maison pour un congé d’un jour. Ils connaissaient et pratiquaient tous le football et nous l’ont enseigné. C’est comme cela que j’ai appris le football américain (que j’adore toujours) bien avant d’apprendre le football canadien.

Au séminaire, j’ai continué à développer le goût de la lecture. Il y avait tellement de moments de silence… dont je profitais pour lire. Je lisais en défilant dans les interminables corridors, je lisais pendant la messe quotidienne en dissimulant mon livre dans un étui de missel, je lisais dans la salle d’étude dès que j’avais terminé mes devoirs (ce qui ne me prenait habituellement pas beaucoup de temps), je lisais dans mon lit en attendant qu’on ferme les lumières du dortoir. Je crois avoir lu en moyenne un livre à tous les jours où j’ai été au séminaire. Nous avions une bibliothèque dont j’ai rapidement fait le tour. C’est alors que j’ai découvert que plusieurs professeurs avaient des bibliothèques personnelles intéressantes. Je n’ai pas hésité à me faire « copain » avec eux et à leur emprunter des livres. Ma mère m’avait enseigné le respect des livres… et je leur ai toujours fait attention et les ai toujours remis dans le même état où ils étaient quand je les ai empruntés. J’étais passionné par les romanciers du XXesiècle, les Mauriac, Balzac, Zola, Camus, St-Exupéry, Hemingway, Steinbeck, et combien d’autres. Durant mes années de Philosophie, nous avions des cours de littérature, particulièrement de littérature contemporaine. Il ne m’est jamais arrivé que le professeur nous parle d’un auteur dont je n’avais pas lu la majorité des œuvres.

Ces sept années au Séminaire de St-Hyacinthe ont été merveilleuses. J’y suis arrivé un enfant… j’en suis sorti un adulte… ou presque.

Une réflexion sur “Les villes où j’ai vécu : St-Hyacinthe

  1. Ça dû être très déchirant pour vous et pour votre mère de voir quitter son plus vieux pour le Séminaire, en aussi bas âge. Onze ans, vous n’étiez qu’un enfant. Moi, j’aurais été déchirée. Je l’ai mentionné dans un de mes commentaires précédent, l’autorité des religieux me faisait peur, lorsque j’étais enfant. Oh là là ! Vous l’avez bien eu le directeur du séminaire, avec son refus de permission pour aller en ville voir les matches à la télévision. Même les religieux, surtout les religieux, doivent prêcher par l’exemple ! Vous adoriez ne pas avoir de congés du mois, je trouve ça un peu triste. Vous vous êtes détaché de votre famille… C’était peut-être trop émouvant de revenir au Séminaire après un court séjour en famille. J’aimerais bien que tous les abonnés de la bibliothèque où je travaille soient aussi respectueux des livres que vous l’êtes. Croyez-moi, à en juger pour l’état dans lequel certains livres nous sont parfois retournés, ce n’est pas toujours le cas. Vous avez de la chance d’être aussi cultivé, j’aimerais bien l’être autant que vous. Quelle richesse !

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