L’art de la récupération politique

par Alain Guilbert

S’il y a un « art » que les politiciens maîtrisent relativement bien de nos jours, c’est bien celui de la « récupération ». Cet art consiste à se donner du prestige politique, à tout le moins de la visibilité, c’est-à-dire à se « faire voir » quand un événement tragique ou spectaculaire se produit et qu’il s’y trouve beaucoup de caméras et beaucoup de médias – surtout quand on peut croire que ces caméras et ces médias seront sur place pendant plusieurs jours consécutifs.

Les politiciens ont appris avec les années qu’il fallait être là… même s’ils n’ont rien à dire, même si l’événement où ils veulent être vus ne les concerne pas. L’important, c’est d’y aller et de se « braquer » devant les caméras. Nous avons tous pu observer ce phénomène de la récupération politique lors du désastreux accident de train à Lac-Mégantic. Les deux parlements (à Québec et à Ottawa) venaient d’ajourner pour la saison estivale. Tous les réseaux de télévision du pays étaient sur place. On a vu les politiciens arriver sur les lieux à la même vitesse où la misère se jette sur le pauvre monde. Les ministres québécois se sont retrouvés à Lac-Mégantic à quatre, cinq ou six à la fois. La première ministre « Pauline » s’y est rendue à au moins trois reprises. Même le premier ministre du Canada y a été aperçu à deux reprises sans compter les fois où on a pu voir Denis Lebel ainsi que l’ex-ministre de la région de Thetford Mines, sans oublier tous les députés du coin (tant au provincial qu’au fédéral) et même le chef de la CAQ.

Même scénario lors du tragique incendie dans un centre d’accueil pour personnes âgées à L’Isle-Verte, près de Rivière-du-Loup. Nous les avons tous vus, Stephen Harper, Pauline Marois ainsi qu’une dizaine de ministres, surtout du Québec, mais quelques-uns aussi d’Ottawa, à maintes reprises.

Les politiciens qui ont été absents lors de grandes tragédies ou lors de grands événements ont payé cher pour apprendre qu’il fallait être sur place. Tout le monde se souvient sans doute de l’ex-maire de Montréal qui avait éventuellement perdu le respect de la population parce qu’il n’était pas revenu de vacances lorsqu’un orage hors de l’ordinaire avait causé des inondations à la grandeur de la ville et que la ville était à toutes fins utiles en état d’urgence.

Tout ce long préambule pour vous dire que les politiciens tentent de « tout récupérer », même les Jeux olympiques auxquels ils n’assistent pas. Plus tôt cette semaine, un « farceur » a utilisé une photo des sœurs Dufour-Lapointe (médailles d’or et d’argent dans l’épreuve de bosses du ski acrobatique), photo sur laquelle on voyait très bien les feuilles d’érable « canadiennes » sur leurs mitaines. Notre « farceur » a modifié la photo en remplaçant les feuilles d’érable « canadiennes » sur les mitaines par des fleurs de lys « québécoises » et a fait circuler cette photo modifiée sur les médias sociaux. Le « jeune ministre » Pierre Duchesne, un ex-journaliste d’expérience, mais un ministre beaucoup moins expérimenté, a retransmis cette photo modifiée sur les médias sociaux (genre Facebook et Twitter) en y ajoutant le commentaire « superbe ». Bien sûr, il voulait « récupérer » l’exploit olympique au profit des sentiments souverainistes dont la fleur de lys est le symbole.

Mais par sa tentative de récupération politique d’un événement tout simplement sportif, il est devenu en quelque sorte le dindon de la farce.

Pour un, je crois sincèrement que le gouvernement péquiste et ses porte-parole devraient se garder une « petite gêne » quand il est question de sport d’élite au Québec.

Je me souviens très bien qu’à la suite des Jeux de Montréal en 1976, le Centre Claude-Robillard (tout près de l’autoroute métropolitaine à Montréal), probablement l’un des plus extraordinaires centres sportifs au monde à cette époque, construit spécialement pour les Jeux, devait devenir la résidence du sport d’élite québécois. Avec ses facilités pour l’athlétisme (courses, lancers et sauts), la gymnastique, la natation (incluant plongeon et water-polo), le basketball, le handball, le volleyball, le tennis, le badminton et une foule d’autres sports, cette exceptionnelle réalisation devait héberger l’Institut des sports du Québec, lequel avait pour mandat de promouvoir le sport d’élite dans la province.

La théorie dans le sport est simple… il faut des vedettes pour entraîner la masse. Il faut des Nadia Comaneci pour inciter des jeunes filles à faire de la gymnastique; il faut des Jean Béliveau, des Mario Lemieux, des Wayne Gretzky, des Guy Lafleur, des Sydney Crosby pour inciter des jeunes à jouer au hockey. Il faut des Gaétan Boucher pour inciter des jeunes à pratiquer le patinage de vitesse; il faut des Jean-Luc Brassard, des Jennifer Heil et des Nicolas Fontaine, des Alexandre Bilodeau et des Mikaël Kingsbury, de même que des Justine et Chloé Dufour-Lapointe, pour entraîner des jeunes vers le ski acrobatique… et ainsi de suite. C’était là le mandat de l’Institut des sports du Québec qui devait voir le jour officiellement le 1er janvier 1977 (alors que les Jeux olympiques de Montréal avaient pris fin le 1er août 1976).

Mais entre la fin des Jeux olympiques de Montréal et le lancement officiel de l’Institut des sports du Québec, il s’est produit un événement important au Québec le 15 novembre 1976. Le Parti Québécois et son chef René Lévesque ont formé le premier gouvernement péquiste de l’histoire du Québec. Pour ce parti politique, favoriser l’élite sportive, c’était la mauvaise route à suivre; c’était favoriser quelques-uns au détriment du grand nombre. Le Parti Québécois favorisait surtout les activités de masse – les activités comme la marche en solitaire, les dames, les échecs, le ballon-balai et autres, des activités auxquelles monsieur et madame Tout-le-Monde ainsi que leurs enfants pouvaient participer. Pour le nouveau gouvernement, c’était quasiment un crime de favoriser le sport d’élite. Personne dans ce groupe n’avait compris que c’est l’élite qui entraîne la masse, et non le contraire. Et comme résultat, l’Institut des sports n’a pas vu le jour… et l’élite a été abandonnée à son propre sort.

Pendant des années et des années, le Québec a traîné de la patte dans les sports au niveau national et international. Les champions ou championnes du Québec ont été à ce point rares qu’on pouvait les compter sur les doigts de la main. À part Gaétan Boucher à Sarajevo en 1984 et Jean-Luc Brassard à Lillehammer en 1994, les médailles olympiques d’or ont été plutôt rares pour les Québécois parce que pendant des années il n’existait aucun programme spécial à l’endroit de l’élite sportive. Il aura fallu de grands programmes canadiens comme « À nous le podium » et de grands commanditaires comme la Banque Royale et autres pour venir en aide à nos athlètes d’élite et les ramener sous les feux de la rampe.

Si j’étais le Parti Québécois, je n’essaierais pas trop fort de « récupérer » à mon profit les succès des athlètes québécois aux Jeux olympiques de Vancouver et Sotchi.

Je connais bien la « non-histoire » de l’Institut des sports du Québec « qui n’a jamais vu le jour » parce que j’avais été choisi comme son premier directeur des communications après les Jeux de Montréal. Je m’en suis consolé en poursuivant une fructueuse carrière dans les médias et dans les communications, tout en ayant toujours conservé mon intérêt marqué, pour ne pas dire mon amour, à l’endroit du sport en général et du sport amateur plus particulièrement.

J’oubliais – en parlant de « récupération » – il n’y a pas uniquement les politiciens qui pratiquent cet art. Marcel Aubut, le président du Comité olympique canadien, se promène constamment avec un photographe à Sotchi, question de se faire prendre en photos avec tous les athlètes et toutes les personnalités, incluant même Vladimir Poutine. Parions qu’on verra beaucoup de ces photos éventuellement.

En bref…

– Le Canada a mieux fait aujourd’hui au hockey en l’emportant 6 à 0 contre l’Autriche. C’est meilleur que la victoire de 3 à 1 contre la Norvège. Mais « notre » équipe devra en donner beaucoup plus si elle veut triompher des Suédois, des Américains et surtout des Russes.

– J’ai des amis qui n’ont jamais digéré que le Canadien échange Jaroslav Halak après sa performance des séries éliminatoires il y a une couple d’années et garde Carey Price comme son gardien no 1. Disons qu’hier, quand j’ai vu Halak donner cinq buts en une période, j’ai eu une autre confirmation que le CH avait fait le bon choix.

– Ce qu’on exige aujourd’hui des patineurs artistiques est quasiment impossible. Patrick Chan qui a « touché » la glace avec ses mains à trois reprises lors de son programme long, devra se contenter d’une médaille d’argent, ce qui est une grande déception pour lui. Mais cette médaille d’argent vaut bien des médailles d’or qui ont été attribuées dans certaines disciplines au cours des derniers jours. Il y a des médailles qui valent plus que d’autres!

– Comme je l’ai mentionné à quelques reprises depuis le début de mes commentaires, certains jours, les médailles peuvent sembler faciles à gagner, certains jours… pas. Parlez-en à Alex Harvey, le meilleur skieur de fond canadien depuis son père Pierre. Alex est toujours à la recherche d’une première médaille olympique. D’ailleurs, aucun homme canadien n’a obtenu une médaille en ski de fond depuis le début des Jeux d’hiver en 1924.

– Dans l’une de ses toujours intéressantes chroniques qui sont publiées quotidiennement dans La Presse, Yves Boisvert parlait hier de la compétition des filles en planche à neige slopestyle. Voici ce qu’il écrivait : « Selon les propres critères de ce sport, les juges de slopestyle ont dit à sept des  participantes à la finale que leur deuxième descente ne passait pas la rampe et de beaucoup. Ouch! C’est plate à dire, tout ça est encore un peu trop foireux. L’entrée (de ce sport) aux Jeux a l’air prématuré ». En fait sept des 12 finalistes ont eu moins de 40 % des points, dont trois ont eu moins de 30 %. Ça tombait de partout… et il s’agissait de la crème de la compétition.12? Imaginez-vous les autres! Je suis tout à fait d’accord avec lui.

À la prochaine…

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