Les campagnes électorales à la mode d’antan

par Alain Guilbert

Au moment où des rumeurs d’élections fédérales prochaines se mettent à circuler (encore une fois!), je ne peux m’empêcher de penser aux campagnes électorales d’antan et de leur aspect souvent folklorique. De nos jours, une campagne électorale n’est qu’une vaste opération média. Des dizaines de journalistes s’entassent dans des avions (scène fédérale) ou des autobus (scène provinciale) et suivent les chefs pas à pas. Chaque chef a ses « lignes » quotidiennes, telles que préparées par ses nombreux conseillers politiques et tente de les passer à quelques reprises au cours des différents arrêts du jour. Si le chef politique a bien accompli son travail, ce sont ses « lignes » que nous entendrons lors des bulletins d’information des stations de radio et de télévision le même jour et que nous verrons dans les journaux du lendemain à la grandeur de la province ou du pays, selon le cas.

Mais en 1960, à mes débuts journalistiques à La Tribune de Sherbrooke, les choses se passaient bien différemment. Bien sûr, il y avait des journalistes affectés à la couverture des chefs, mais la télévision, qui en était à ses balbutiements, était loin d’avoir l’importance et l’impact qu’elle a maintenant. Les campagnes électorales se déroulaient principalement dans chacun des comtés, où les candidats tenaient de nombreuses assemblées publiques et autant d’assemblées de « cuisine ». Qu’était une assemblée de « cuisine »? Un candidat qui visitait une famille dans sa propre maison et cette famille y invitait quelques voisins et amis. Les sondages politiques n’existaient à peu près pas. Les journalistes des régions se promenaient à travers les comtés pour tenter de mesurer le pouls des électeurs. Chacun avait ses endroits préférés pour rencontrer des gens qui n’avaient pas trop peur d’exprimer leurs opinions: les salons de barbier, les magasins généraux (en milieu rural), les sorties des usines (en milieu urbain), les restaurants populaires étaient autant d’endroits où s’arrêter. La méthode n’avait aucune valeur scientifique, mais les journalistes qui y mettaient le temps et qui se montraient capables de bien décoder ce qu’on leur disait pouvaient bien souvent, et de façon assez précise, prédire le résultat du scrutin dans les comtés visités.

Dans la région de Sherbrooke (Cantons de l’Est), il y avait une douzaine de comtés à « couvrir », peut-être une quinzaine si on incluait les comtés de périphérie comme Beauce, Nicolet et Yamaska. Nous nous partagions la tâche de les visiter en profondeur à deux ou trois journalistes. La tournée d’un comté pouvait s’étendre sur deux ou trois jours, et il était toujours intéressant d’entendre ce que les gens avaient à dire sur les candidats et sur les chefs. Il faut dire que notre tâche était facilitée par le fait qu’il n’y avait que deux partis à ce moment sur la scène québécoise, soit l’Union nationale et le Parti libéral. On était pour l’un ou pour l’autre. Par exception, deux ou trois comtés au Québec comptaient aussi un candidat indépendant.

Les médias dits « nationaux » comme La Presse, Radio-Canada, le Montreal Star (et quelques autres) ne pouvaient évidemment pas faire la tournée de tous les comtés du Québec. Ils en visitaient quelques-uns dans la grande région métropolitaine et faisaient souvent appel aux services des journalistes œuvrant dans les régions (à La Tribune de Sherbrooke, au Nouvelliste de Trois-Rivières, au Soleil de Québec, etc.) pour compléter leur bilan « provincial » ou « national ». Certains réussissaient à prédire de façon relativement précise les résultats globaux et ils passaient pour des héros au sein de la profession journalistique. Aujourd’hui, il y a tellement de sondages (chaque grand média a sa propre firme) qu’il ne subsiste, la plupart du temps, aucun suspense quelques jours seulement à partir du moment où les élections sont déclenchées. Cela enlève évidemment beaucoup du plaisir que nous avions à cette époque à suivre les campagnes électorales.

L’autre aspect des campagnes électorales de l’époque consistait à « couvrir » les assemblées publiques des candidats. À La Tribune, notre politique établissait que des journalistes assisteraient à trois assemblées publiques de chacun des candidats (ce sont les candidats qui choisissaient les assemblées auxquelles ils souhaitaient la présence d’un journaliste) et que nous consacrerions à chaque assemblée l’espace d’une colonne de texte dans les pages du journal. Traitement égal pour tous… sans parti pris.

Je me souviendrai toujours de l’une de mes premières assemblées publiques en 1960. Georges Vaillancourt était le tout nouveau candidat libéral dans le comté de Stanstead (comté voisin de Sherbrooke qui comptait Magog et Coaticook dans ses limites). Il avait choisi de tenir sa première assemblée publique à Ste-Catherine de Katevale, un village à proximité de Magog. Georges n’avait jamais encore parlé en public de toute sa vie, ce que j’ignorais totalement. Deux ou trois orateurs ont d’abord pris la parole pour « réchauffer » la salle. Puisqu’il s’agissait d’orateurs secondaires, des organisateurs politiques, je n’ai pris aucune note, préférant garder tout l’espace auquel j’avais droit au candidat lui-même. Mais devinez quoi? Après les discours, Georges s’est avancé au micro et a simplement déclaré : « Je ne suis pas habitué à parler en public. Je suis d’accord avec tout ce que les autres ont dit avant moi. J’espère que vous allez voter pour moi. Merci beaucoup. » Point final!

Imaginez mon désarroi. Comment allais-je écrire trois feuillets de 25 lignes dactylographiées à partir d’un discours d’une ligne? Jamais de toute ma vie, je n’ai autant « patiné », « brodé », « inventé ». J’en ai tiré une bonne leçon : en effet, par la suite, je prenais toujours des notes lors des discours préliminaires, même si je ne prévoyais pas m’en servir. Je ne voulais plus jamais revivre une situation semblable. Et heureusement, mon texte « vaseux » n’a causé aucun tort à Georges Vaillancourt puisqu’il a été élu en même que l’équipe du tonnerre de Jean Lesage, ce qui a marqué le début de la Révolution tranquille au Québec. Georges a connu une longue carrière politique qui s’est étalée sur presque 30 ans, de 1960 à 1989. Il est décédé en mars 2010 à l’âge de 86 ans. J’ai eu l’occasion de le rencontrer à plusieurs reprises au cours de sa carrière, et je lui ai raconté ce qui s’était produit lors de sa toute première sortie publique. Mais il ne m’en a jamais voulu… Que Dieu ait son âme!

Une réflexion sur “Les campagnes électorales à la mode d’antan

  1. J’ai été adjointe de circonscription dans un bureau de député dans une autre vie. Ça me rappelle des souvenirs. Bien aimé l’acnecdote et la petite leçon à en tirer !

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