« Une grève est une grève »

La citation est de Gilles Courville lors d’un point de presse de fin d’après-midi le 25 août 1991. Gilles était le négociateur francophone, Harold Dunstan, le négociateur principal et responsable des relations du travail, était unilingue et s’adressait aux médias en anglais. « Qu’elle soit générale ou tournante, n’importe quelle grève coûte économiquement. » Et ce long conflit de 1991 coûterait des millions à Postes Canada et les pertes salariales pour les syndiqués seraient pénibles.

« Tous font de grands efforts, afin qu’il y ait, entre les employés, leurs syndicats et la haute direction, de meilleures relations de travail. Malgré ces efforts, il y a encore des améliorations à apporter dans ce domaine. On ne saurait s’attendre à ce que les résultats soient rapides ou faciles. » La citation, cette fois, est du vérificateur général du Canada en 1981, Kenneth M. Dye, dans un rapport qui suivait la transition entre le ministère des Postes et la nouvelle Société canadienne de postes. Les résultats rapides et faciles se font encore attendre en 2014.

Au Château Laurier, les journalistes devenaient de plus en plus persistants. Ils voulaient savoir, mais les deux parties avaient convenu d’un moratoire sur les déclarations détaillées. Entre temps, 20 sacs de courrier étaient repêchés du lac Ontario à Cherry Beach, essentiellement du courrier prioritaire provenant des États-Unis. Un tel incident ne serait pas isolé au cours des semaines suivantes. Les journaux s’inquiétaient de la livraison aux abonnés (nous sommes bien avant l’ère d’Internet).

Le 26 août, des journalistes s’intéressent à l’incident au centre principal d’acheminement de Toronto (le centre Gateway dans le jargon postal). Trente grévistes (impossible de le certifier) provoquent une mini-émeute vers 23 heures. Un gardien se fait tabasser. Ils voulaient exprimer leur colère et leur impatience. Une impatience qui devenait d’ailleurs de plus en plus tangible. Notre vice-président de groupe responsable des négociations, William T. Kennedy (Bill pour les intimes), voulait que nous alertions les médias sur le fait que les policiers n’intervenaient pas là où la violence se manifestait. Encore aujourd’hui, les employeurs peuvent difficilement obtenir l’aide des policiers lors de grands conflits ouvriers. À Montréal, deux emplacements de livraison alternatifs sont endommagés. Douze sont arrêtés à Québec pour du grabuge dans de tels emplacements. Ailleurs, du sucre avait été versé dans des réservoirs de camions. Je vous épargnerai de tels détails parce que leur fréquence devenait grande.

Notre déclaration officielle : « Les postiers ont, semble-t-il, un autre but que celui de la SCP. Alors que la Société voulait rendre le courrier disponible à tous les Canadiens, les postiers eux veulent le contraire et veulent bloquer le courrier par tous les moyens et toute la violence possible. » Rien pour calmer la tension. « Les postiers vont avoir de la difficulté à être crédibles à l’avenir quand ils diront qu’ils ont à cœur les intérêts de la population. » Nous étions surtout que nos clients ne seraient pas victimes de cette violence en allant chercher leur courrier.

À Vancouver, comme à Toronto, nous avions même utilisé des hélicoptères pour transporter le courrier. J’ai oublié de préciser que nos employés non syndiqués avaient été déployés dans les établissements de traitement un peu partout au pays. Ça, c’est une tout autre histoire. Plusieurs de mes anciens collègues, qui ont vécu cette situation, en auraient des pages et des pages à vous raconter. D’ailleurs, entre nous, ce serait un sujet de conversation pendant longtemps. Malgré cela, le traitement efficace du courrier n’était qu’une illusion; les « déployés » faisaient leur possible.

Quant à la livraison des chèques sociaux mensuels, le syndicat avait accepté que des facteurs « bénévoles » les livrent, mais le syndicat s’y opposera après la nomination de Marcel Danis comme médiateur dans le conflit. Deborah Bourque, alors 3e vice-présidente nationale, et Philippe Arbour, directeur national des griefs, n’avaient pas mâché leurs mots.

Une anecdote à propos d’Arbour. Nous étions au Château, donc dans le même immeuble que les studios de la radio de Radio-Canada. Un jour, les deux parties sont invitées à une émission spéciale pour discuter du conflit. Je représente Postes Canada et Arbour, le syndicat. À l’extérieur du studio, j’offre de serrer la main à Arbour, mais il évite même de me parler. L’équipe de Radio-Canada trouve ça ridicule de sa part. En fait, il y avait une sorte de convention non écrite au Château d’éviter de prendre l’ascenseur avec des représentants de l’autre partie. Je me faisais un plaisir d’ignorer cette convention. Je me revois dans un ascenseur, en complet-cravate, avec trois « géants » en tee-shirts noirs au slogan de « la lutte continue ». Je faisais le brave bien sûr.

Le 28 août, le médiateur Marcel Danis s’adresse aux médias pour expliquer son rôle et ses attentes. Il affirme que le gouvernement n’a aucune intention d’adopter une loi de retour au travail et que les deux parties lui ont affirmé leur intention de régler entre eux. Il rappelle que les actes de violence sont illégaux et que la décision de Postes Canada de continuer à livrer le courrier est tout à fait légitime. Il ajoutait même, dans la conclusion de son point de presse, que les relations de travail entre le Syndicat des postiers et Postes Canada étaient parmi les pires au pays et qu’elles se détérioraient. Nous étions loin du désir du gouvernement, lors de la création de la société en 1981, d’améliorer ces relations.

Les négociations se poursuivaient malgré tout, les grèves tournantes se prolongeaient et Marcel Danis perdait son temps.

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