Les villes où j’ai vécu : Québec (suite)

Depuis sa naissance, Alain a habité dans une dizaine de villes différentes, dont certaines à plus d’une reprise. Bien sûr, ses souvenirs et ses impressions de chacun de ces endroits où il a vécu sont relatifs à l’âge qu’il avait à l’époque et aux activités auxquelles il s’était livré… ainsi que des souvenirs qu’il en a gardés. Voici donc le treizième article de cette série… qui concerne Québec où il est arrivé en avril 1984 et où il est demeuré trois années… Vous pourrez revoir tous les articles précédents de cette série dans l’onglet « Les villes où j’ai vécu » sous la subdivision « Mes catégories ». Bonne lecture.

par Alain Guilbert

Mon premier contact avec Québec à la mi-avril 1984 aura été plutôt brutal. En effet, quand j’ai quitté Granby en fin de journée le dimanche, il faisait un soleil resplendissant… la neige avait presque totalement fondu… les bourgeons remplissaient les arbres autour de la maison… c’était le printemps. Quand je suis arrivé à Québec en soirée, il faisait froid, les bancs de neige de chaque côté des rues étaient très élevés… c’était l’hiver quoi! Je n’avais apporté qu’un simple manteau de printemps pour ma première semaine puisque je devais retourner à Granby la fin de semaine suivante. Inutile de dire que j’ai eu froid et qu’à mon retour, le dimanche suivant, j’avais changé mon manteau de printemps pour un manteau d’hiver. C’est à ce moment (et les années suivantes également) que j’ai compris que l’hiver à Québec commençait deux à trois semaines plus tôt qu’à Granby et Montréal, et se terminait deux à trois semaines plus tard. Une fois qu’on le sait, on s’ajuste en conséquence.

Sauf pour la météo, mon arrivée à Québec s’est faite relativement en douceur. Bien sûr, les Québécois « détestent » les Montréalais… et n’aiment guère ceux qui viennent de la rive sud du St-Laurent. Il ne s’agit pas d’un préjugé, mais d’une réalité. Ceux (et celles) qui sont nés à Québec le nieront, mais la rumeur veut que ceux dont les grands-parents ne sont pas inhumés dans le cimetière de Sillery ne soient jamais considérés comme de vrais citoyens de la ville de Québec. On tolère ceux (et celles) qui viennent de la rive nord, et plus particulièrement ceux (et celles) qui sont originaires du Saguenay et du Lac St-Jean. Heureusement, je n’arrivais pas de Montréal, mais de Granby… et j’avais beaucoup travaillé dans les Cantons de l’Est… c’était moins mauvais que d’être un Montréalais!

La salle de rédaction du Soleil m’a réservé un accueil plutôt froid, mais correct. Après tout, on se préparait à négocier une nouvelle convention collective et le nouveau rédacteur en chef (à leurs yeux) venait de la « campagne ». Pourrait-il s’adapter à un « grand journal » comme Le Soleil, et à une « grande capitale » comme Québec? Un élément en ma faveur… quelques journalistes avaient déjà travaillé sous ma direction à La Tribune de Sherbrooke… et ils se sont montrés sympathiques à mon endroit. Quant aux dirigeants du Soleil, ils ont été plus que corrects. En effet, quelques jours à peine après mon arrivée, ils avaient organisé une réception de bienvenue au Château Frontenac pour me présenter aux chefs de file de la Capitale. Des représentants de tous les milieux (affaires, universitaires, religieux, politiques, sportifs, communications) étaient sur place pour me souhaiter la bienvenue (et peut-être aussi pour se faire voir du nouveau « patron » au Soleil?).

Quelques semaines après mon arrivée, j’avais rencontré par hasard le « grand patron » de Quebecor, Pierre Péladeau. Lorsqu’on m’a présenté à lui, il m’a simplement dit : « Je constate, monsieur Guilbert, que vous avez changé votre plan de carrière ». J’ai compris que son bras droit, Maurice Custeau, lui avait transmis ma réponse à savoir que « mon plan de carrière ne passait pas par Québec » lorsque j’avais refusé le poste de directeur général du Journal de Québec (voir le texte précédent sur Québec). J’avais apprécié le sens de l’humour de « Monsieur Péladeau », même si je n’ai jamais regretté de ne pas avoir travaillé au sein du groupe Quebecor.

Comme le propriétaire du journal, Jacques Francoeur, me l’avait laissé entendre, il y avait beaucoup de projets dans l’air, et beaucoup de pain sur la planche à mon arrivée au Soleil. Le premier défi consistait à négocier une nouvelle convention collective avec le syndicat considéré comme le plus revendicateur parmi tous les médias du Québec. Aucun des projets du Soleil n’était réalisable sans une entente avec les journalistes, laquelle passait nécessairement par une nouvelle convention collective. Moins d’un mois après mon arrivée, j’ai invité le président du syndicat de l’époque, Georges Angers, à luncher avec moi en tête à tête, question de mieux se connaître. Un lunch qui a duré plus de trois heures, au cours duquel nous avons bu quelques bières, et un lunch qui nous a surtout permis de nous parler franchement et de mettre nos cartes respectives sur la table. Sans aucun doute l’un des lunchs les plus fructueux de ma carrière. Entre autres, Georges et moi avions convenu de toujours nous donner « l’heure juste » sur les enjeux « essentiels » tant pour le syndicat que pour le patronat et de ne jamais nous faire « perdre » la face l’un comme l’autre devant l’exécutif syndical ou devant l’équipe des cadres de la rédaction. En moins de quelques semaines, nous en sommes arrivés à une entente sur une nouvelle convention collective (une entente autant à l’avantage des syndiqués que de la direction), ce qui nous a permis de réaliser la plupart de nos projets. Quelques années plus tôt, en 1978, il avait fallu une grève de 11 mois avant d’en arriver à conclure une convention collective.

L’un des plus importants projets consistait à convertir Le Soleil, un journal d’après-midi depuis toujours (presque 90 ans), en journal du matin, comme l’étaient alors tous les autres quotidiens au Québec. Cela signifiait que la majorité des équipes de typographes et pressiers travailleraient désormais en soirée et durant la nuit (alors qu’ils avaient toujours travaillé tôt le matin et en après-midi). Tout un changement pour plusieurs de ces employés qui comptaient de très nombreuses années de service. Un autre changement consistait à publier une édition du dimanche, ce qui signifiait quelques journalistes supplémentaires ainsi qu’une réorganisation de la semaine de travail où une majorité de journalistes œuvraient du lundi au vendredi et quelques autres du jeudi au dimanche. Même chose pour des typographes et des pressiers qui devaient désormais travailler les fins de semaine. Quant aux cadres, faut-il le dire, ils devaient travailler cinq jours par semaine, quand ce n’était pas six ou sept. Un autre important changement prévoyait que la section des sports serait présentée en format tabloïd plutôt qu’en grand format (broadsheet) comme elle l’avait toujours été. L’idée de base était de constituer un journal distinct consacré aux sports dans un journal grand format consacré à l’information générale (ce que La Presse avait déjà fait quelques années plus tôt).

Comme nous étions à l’aube de l’été « Mer et monde » à Québec, l’été des Grands voiliers, nous avions proposé de créer une section tabloïd pour les événements reliés à cette célébration « grandiose » qui devait durer tout l’été… question de nous pratiquer à réaliser un format tabloïd quotidiennement… et à transformer ce supplément quotidien de l’été 1984 en section sportive à compter de septembre de cette même année. Personne n’avait prévu que cet été « Mer et monde » serait le fiasco qu’il a été. Disons que bien souvent durant cet été « Mer et personne » à Québec, il a quasiment fallu accomplir des miracles pour remplir un cahier de 24 pages format tabloïd tous les jours.

Il y avait enfin un autre très grand défi à relever au Soleil cet être-là, celui d’informatiser la salle de rédaction. Ceux et celles qui lisent régulièrement mes textes dans la série « Les villes où j’ai vécu… » savent déjà que j’ai dirigé l’informatisation de la salle de rédaction de La Tribune à Sherbrooke, la première salle de rédaction d’un quotidien de langue française au Québec à relever ce défi. Par la suite, j’ai eu l’occasion d’informatiser la salle de rédaction de La Voix de l’Est à Granby, un défi un peu particulier parce que l’ordinateur principal de cette opération était situé à Sherbrooke (La Tribune). Il s’agissait de la première informatisation « à distance » d’un quotidien en Amérique du Nord. Quant au Soleil, il constituait une sorte de « dinosaure » en ce sens qu’à mon arrivée il était le seul quotidien au Québec à ne pas être informatisé. Nombreux étaient les journalistes qui étaient effrayés de faire ce saut dans le monde moderne… ce qui fut finalement fait sans trop de heurts et en consacrant des milliers d’heures à rassurer ceux et celles qui craignaient que tous les malheurs du monde ne s’abattent sur leurs têtes.

C’est donc dire qu’à l’automne 1984, environ cinq mois après ma nomination à Québec, de nombreux obstacles avaient été franchis et tout semblait se dérouler relativement bien… jusqu’au jour où le président du syndicat, Georges Angers, celui avec qui nous avions négocié la mise en place de ces nombreux changements, décidait de quitter son poste et de réintégrer la salle de rédaction à titre de simple journaliste. À cause des relations privilégiées que nous avions établies, cela fut tout un choc pour moi. D’autant plus que le syndicat décida à ce moment d’élire un nouvel exécutif qui soit à la fois féminin et féministe. Quand j’avais accepté de diriger la salle de rédaction du Soleil, j’avais prévu qu’après la période initiale de tous les changements je devrais consacrer à peu près 10 p. cent de mon temps à la gestion de la salle de rédaction, 10 p. cent aux relations du travail et 80 p. cent au contenu éditorial et rédactionnel. Mais dans les faits, ce n’est absolument pas ce qui s’est passé… avec le nouvel exécutif syndical en place, j’ai plutôt consacré, en 1985 et 1986, 80 p. cent de mon temps aux relations du travail, 10 p. cent à la gestion de la rédaction et 10 p. cent à peine au contenu éditorial et rédactionnel. Le moins que je puisse dire, c’est que cette situation ne me rendait pas très heureux.

Et quand au début de l’année 1987, Jacques Francoeur a dépêché son bras droit Jean-Guy Faucher à Québec pour m’annoncer qu’il venait de nommer Gilbert Lacasse à la présidence du Droit à Ottawa (au moment où Robert Bélanger venait d’annoncer sa retraite et que je m’attendais à ce qu’on m’offre son poste comme promis au moment d’accepter la direction de la rédaction du Soleil), je me suis senti comme un peu abandonné. (Incidemment, le choix de Gilbert Lacasse, qui était au Droit depuis longtemps, constituait une excellente décision.) Je me souviens que ce même jour j’avais convoqué mon adjoint administratif, Berthold Landry, à mon bureau et que je lui avais annoncé bien confidentiellement « qu’à compter d’aujourd’hui, je me sens comme un agent entièrement libre ». Mon adjoint m’a pressé de questions, mais j’ai refusé de lui en dévoiler davantage. Ce jour-là, je savais que je quitterais bientôt Le Soleil… et quand quelques semaines plus tard ma décision de rejoindre mes amis du Groupe Everest (à Montréal) a été rendue publique, j’ai dit à Berthold Landry : « Tu comprends maintenant ce que je voulais te dire l’autre jour quand je t’ai dit que j’étais désormais agent libre ». Et le même jour, Jean-Guy Faucher m’a appelé de Montréal pour me dire « qu’il n’était pas surpris de ma décision » et « qu’il l’avait prévue dès le moment où il m’avait annoncé que je n’aurais pas le poste de président et éditeur du Droit ».

Dans un prochain texte, je raconterai quelques anecdotes survenues durant mon séjour à Québec.

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