L’homme qui aimait les chevaux (*)

par Alain Guilbert

Quand l’ex-maire de Cowansville et fondateur de la ville de Bromont, Roland Désourdy, ou « Monsieur Roland » comme tout le monde l’appelait familièrement, est décédé à la fin d’avril, La Presse lui a consacré un long article sous le titre « L’homme qui aimait les chevaux » (*).

Je ne raconterai pas sa longue vie (il était âgé de 93 ans au moment de son décès), ni ses nombreuses réalisations dans le monde des affaires, dont des grands travaux comme le (Stade olympique, les barrages à la Baie-James, l’Hôpital Charles-Lemoyne, etc.), ce qui a été largement fait par d’autres qui l’ont mieux connu que moi.

Mais je veux plutôt vous parler de cet « homme qui aimait les chevaux » au point d’être au centre de décisions que la plupart des gens ignorent, mais qui ont eu des retombées considérables non seulement pour la région Cowansville-Bromont-Granby, mais aussi pour tout le Québec.

Parlons d’abord des compétitions équestres des Jeux olympiques de Montréal qui ont eu lieu dans le site enchanteur de Bromont. À l’origine, le Comité organisateur des Jeux (Cojo) avait prévu présenter le concours d’obstacles à l’île Ste-Hélène et le concours de dressage à l’Autostade, le long de l’autoroute Bonaventure, là où on avait aménagé un vaste stationnement pendant l’Expo 67. Mais quand les experts techniques de la Fédération équestre internationale sont venus visiter les lieux proposés, ils les ont refusés. La raison: ils craignaient que le bruit de la circulation sur le pont Jacques-Cartier (au-dessus de l’île Ste-Hélène) et le long de l’autoroute Bonaventure « énerve » les chevaux au point de perturber les compétitions. Ils avaient sans doute raison.

Il a donc fallu trouver d’autres lieux. Le président de la Fédération équestre canadienne, George Jacobson, avait alors proposé le centre équestre dont il était le propriétaire à Hudson, en banlieue ouest de Montréal, et il était largement favori pour obtenir l’appui du Cojo et celui de la Fédération équestre internationale.

Mais c’était sans compter sans « Monsieur Roland » qui, lui, voulait plutôt que ces épreuves soient présentées à Bromont.

La Fédération équestre internationale, qui était alors présidée par le prince Philip, conjoint de Sa Majesté la reine Elizabeth, avait dépêché son directeur technique, le major Rourke, pour vérifier les deux nouveaux sites proposés et en recommander un pour la tenue des compétitions. Quand le major Rourke, un Britannique « pure laine », s’est présenté à Bromont en compagnie de représentants du Cojo, il a été accueilli par « Monsieur Roland » et son équipe. On avait complété le parcours préliminaire des obstacles à la dernière minute la veille. Il avait plu toute la nuit. Le parcours s’était partiellement dégradé à la suite de pluies abondantes. À un moment donné, « Monsieur Roland » et le major Rourke se sont retrouvés sur une élévation donnant directement sur le terrain de golf. Le major Rourke, scrupuleusement respectueux de toute parcelle de « terrain gazonné », comme le sont la plupart des Britanniques, a confié à son hôte que l’un de ses plus grands « fantasmes » était de faire galoper son cheval sur un terrain de golf, ce qui aurait presque constitué un « sacrilège » en Grande-Bretagne. « Monsieur Roland » n’était quand même pas pour laisser passer une occasion pareille, surtout qu’il était le propriétaire du terrain de golf… « Allons-y », a-t-il indiqué à son visiteur… et les deux hommes se sont élancés sur le terrain, lui aussi « ramolli » par la pluie, non sans que les sabots de leurs chevaux n’y laissent de profondes traces. À la fin de son parcours, le major Rourke riait comme un enfant à qui on vient de donner le jouet dont il rêvait depuis longtemps.

Et devinez quoi? Dans son rapport à la Fédération équestre internationale, le major Rourke a recommandé que les épreuves équestres de Jeux olympiques de 1976 soient présentées à Bromont… ce qui, on le sait maintenant, a été accepté. Quelques semaines plus tard, le président de la Fédération internationale, le prince Philip lui-même est à son tour venu visiter les lieux où il a aussi été accueilli par « Monsieur Roland ». Bien sûr, les deux sont montés à cheval (toute la famille royale est habituée aux chevaux) et l’hôte s’est vite fait un nouvel « ami » de son visiteur de marque, au point qu’il a hébergé la famille royale dans sa résidence pendant les Jeux olympiques l’année suivante. La famille royale s’était rendue à Bromont non seulement parce que le prince Philip était le président de la Fédération équestre, mais également parce que la princesse Anne, fille du prince et de la reine, participait aux concours équestres à titre d’athlète. Les « amis des chevaux » se lient souvent et facilement d’amitié entre eux.

Quelques années plus tard, l’amour des chevaux de « Monsieur Roland » a encore valu des retombées économiques très importantes à la région Cowansville-Bromont-Granby ainsi qu’à tout le Québec. La société IBM, l’une des plus importantes au monde à cette époque, voulait implanter une usine au Canada, plus particulièrement au Québec. Nombreuses étaient les villes qui désiraient accueillir cette future usine dans leurs murs. La présence d’IBM était non seulement prestigieuse, mais elle représentait aussi des investissements importants, des emplois de qualité et bien rémunérés, de même que des retombées pour de nombreux sous-traitants. Une véritable mine d’or.

« Monsieur Roland » voulait donc que la société IBM s’installe à Bromont, la ville qu’il avait créée quelques années plus tôt et qu’il avait fait connaître sur la scène internationale par les Jeux olympiques. Il avait appris que le président de cette entreprise qui avait son siège social (à l’époque) au Texas était aussi un « ami des chevaux » et un excellent cavalier. Une rencontre a été organisée entre les deux hommes dans le cadre d’une longue randonnée équestre dans un ranch du Texas. Et devinez quoi? Eh oui, « Monsieur Roland » est revenu à Bromont avec l’engagement d’IBM de s’installer dans cette jolie région des Cantons de l’Est avec tous les avantages qui devaient en découler pendant de très nombreuses années.

Ce ne sont là que deux anecdotes au sujet des « exploits » de « Monsieur Roland », mais si quelqu’un qui a eu l’occasion de le connaître de près s’en donnait la peine, il pourrait consacrer quelques volumes tant à son sujet qu’à ses multiples réalisations. De toute façon, son souvenir vivra encore bien longtemps après sa mort.