De ces choses que l’on n’oublie pas

Je signe un reportage dans l’édition du 4 décembre 1969 du journal Le Carillon. J’en parle parce qu’après toutes ces années, c’est un texte que je n’oublierai sans doute jamais… surtout à cause des réactions qu’il a entraînées.

Nous sommes en pleine périodes des Fêtes et, comme la plupart des journaux le font, il est de mise de publier une histoire qui fait réfléchir à tout ce que la vie nous réserve de bon… ou de mauvais. En collaboration avec le Service social de Prescott-Russell et la Société de l’aide à l’enfance, je rencontre une mère de cinq enfants qui vit dans des conditions exécrables à Chute-à-Blondeau, mon village natal. Ce ne sont pas toutes les mères qui veulent étaler ainsi leur misère à la vue de tous.

Je me souviens des cinq enfants, leurs regards, leur bonne humeur innocente. Je décris leur logis de trois pièces qui « constitue l’exemple typique des conditions de vie que connaissent nombre de familles de la région de Hawkesbury et des comtés unis. La rue qu’habite la famille compte d’ailleurs plusieurs cas semblables ». Leur loyer : 25 $ par mois; l’eau provient du puits d’un voisin. « Les logis qui peuvent accommoder une femme et cinq enfants sont presque inexistants. » La mère « continue à espérer dans la Providence, croyant dans la bonté des gens et acceptant l’aide de qui veut en lui offrir ». Voilà pour l’article, que j’avais accompagné de photos bien entendu.

Et voici pour les résultats dans l’édition du 11 décembre.

Dès la parution de l’article, des gens démontraient leur générosité. Un citoyen d’Alfred attire l’attention de la Société d’aide à l’enfance sur la disponibilité d’une maison vacante. Ce même citoyen offrait même de recevoir cette famille chez lui pour fêter Noël. Une autre personne offre un téléviseur et une antenne réceptrice. D’autres donnent des lits, des boîtes de vêtements, de la nourriture, des ustensiles de cuisine et d’autres objets d’usage courant. J’aurais aimé revoir cette famille et voir ce qu’il était advenu de ces enfants. L’article identifiait la famille et les enfants, mais 42 ans plus tard, je préfère ne pas le faire dans mon blogue.

Je savais, bien sûr, quelle influence pouvait exercer un tel article auprès de la population. Malheureusement, les réactions n’ont pas toutes été positives. La semaine suivante, un lecteur dont je tais le nom me reproche d’avoir utilisé Chute-à-Blondeau et décroche de nombreuses flèches à l’endroit de familles comme celle que j’avais décrite. Il écrit même, en commentant le départ prochain de cette famille pour sa nouvelle maison : « À ceux-là, nous disons bon voyage ». Son message : il n’y a pas de place à Chute-à-Blondeau pour des pauvres et « ces éternels voyageurs qui déménagement de lieu en lieu sans jamais se fixer ». Il va sans dire que je l’ai encore sur le cœur après toutes ses années. Heureusement, un autre lecteur nous félicite pour l’article et rend hommage à tous ceux qui sont venus en aide à la jeune famille.

Cet épisode m’avait convaincu, somme toute, que j’avais choisi le bon métier. Il offrait l’occasion de changer les choses, d’améliorer le sort des citoyens. Je n’ai jamais regretté mon choix. Et les critiques imbéciles? Cela venait avec le territoire. J’en ai eu énormément pendant mes 22 années de carrière, mais les remerciements et les compliments sont venus en aussi grand nombre. On m’en parle encore d’ailleurs.

Bonne fête du Canada!