Le témoignage d’une famille éprouvée (1)

La présentation de Monique Castonguay devant la Commission d’enquête relative aux mesures d’investigation prises à la suite de l’attentat à la bombe commis contre le vol 182 d’Air India, le 3 octobre 2006, est aussi un témoignage à la première personne de ce qu’a vécu sa famille entière en lendemain de ce terrible acte de terrorisme. Je tenais à partager ce témoignage avec mes lecteurs et à le consigner sur le Web dans mon blogue. Comme je l’écrivais hier, il n’y a pas eu d’autres événements du genre qui ont touché des communautés de Prescott-Russell d’une telle façon. Voici la première de trois parties :

Monsieur le Commissaire,

Merci d’avoir accepté la responsabilité de mener à bien une enquête publique de cette importance. Nous, de la famille de Rachelle Castonguay, espérons que cette Commission puisse aller au fond des choses qui ont entouré l’attentat contre le vol 182 d’Air India, le 23 juin 1985. Cette Commission d’enquête jettera la lumière sur les non-dits et sur ce qu’on aura évité de dire aux membres des familles éprouvées par cet acte de terrorisme aérien. Car c’est bien d’un acte de terrorisme dont il est question, le plus meurtrier qu’ait connu le Canada, et ce, avant que ne surviennent les événements du 11 septembre 2001 à New York.

Depuis 21 ans, les démarches entourant la tragédie d’Air India restent énigmatiques et nébuleuses. Les renseignements qui parviennent aux familles des victimes de sources officielles et non officielles indiquent que cet acte de terrorisme aurait pu être évité, c’est-à-dire, qu’on a laissé monter 329 personnes à bord du vol 182 par manque de conscience, par manque de jugement et par négligence. Rachelle Castonguay était de ce nombre, et je parlerai aujourd’hui au nom de sa famille et de ses proches.

Nous avons de grandes attentes à l’endroit de cette enquête publique. Nous savons très bien que rien ni personne ne réussira à ramener Rachelle à la vie; elle repose au fond de l’océan Atlantique, parmi ceux et celles dont le corps n’a jamais été retrouvé. Cependant, il faut que des changements aux lois et réglementations soient apportés afin d’éviter qu’un désastre semblable ne survienne à nouveau, ici, au Canada. Il faut que les agents représentant la loi et l’ordre soient plus conscients des préoccupations des groupes de pression, ainsi que des expériences de vie des immigrants en provenance de pays où la destruction et la violence se conjuguent au quotidien. Je tenterai de relever ces points tout au long de ma présentation. Cette participation a pour but de contribuer à l’analyse constructive des événements des 22 dernières années.

Mon nom est Monique Montpetit Castonguay, je suis mariée à Maurice Castonguay, le frère de Rachelle. Notre fils avait 7 mois et demi lors de la disparition de Rachelle. Je suis née à St-Polycarpe (au Québec), j’ai grandi à Salaberry-de-Valleyfield, et j’habite Casselman (en Ontario) depuis l’âge de 16 ans. Je suis agente de communications au gouvernement fédéral, à Ottawa.

À mes yeux, aucune cause, aucune raison, aucune mission ne peuvent justifier le meurtre gratuit de Rachelle Castonguay. Elle était ma belle-sœur. Résidente d’Ottawa, née à St-Isidore-de-Prescott (en Ontario), Rachelle était une femme brillante de 32 ans, promise à un excellent avenir. Son travail consistait à mener des études sociales des populations dans certains secteurs géographiques pour le compte du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien; elle détenait d’ailleurs une maîtrise de l’Université d’Ottawa dans ce domaine. Elle avait d’ailleurs réalisé plusieurs études sur les populations autochtones du Canada, notamment les bandes amérindiennes Métis et Déné. Rachelle était célibataire, sans enfants et vivait seule.

En retour, Rachelle était entourée de ses deux parents, Hervé et Dolorès, elle était l’aînée de quatre frères et de deux soeurs, Louis, Maurice, Denise, Robert, André et Julie. Elle était la tante quatre neveux et nièces, et avait de trois de ses grands-parents. Au moment de son décès, elle ne comptait pas moins de 34 oncles et tantes ainsi que plus de 75 cousins et cousines. Vous pouvez ajouter à son environnement d’innombrables amis, des collègues de travail, des confrères et consœurs de classe et d’université. Tous ces gens sont issus majoritairement de l’Est ontarien et l’Outaouais québécois, mais certains sont aussi dispersés dans les quatre coins du pays ainsi qu’à l’étranger. Toutes ces personnes ont été directement touchées par la mort violente de Rachelle.

Rachelle pouvait être sérieuse et dédiée à son travail lorsque le contexte l’exigeait, mais avant tout, elle respirait la joie de vivre. Elle trouvait toujours du temps pour chacun de nous, malgré un emploi du temps toujours bien rempli.

Alors, avec un groupe d’amis, Rachelle avait entrepris d’aller visiter l’Inde, mais en choisissant cette fois-ci une approche différente du circuit touristique habituel, ce que leur offrait l’agence de voyage World Adventure Tours. Elle partait avec ce petit groupe de francophones dans le but de s’imprégner de la culture indienne durant deux semaines; elle prévoyait même y faire de l’escalade dans les montagnes de l’Himalaya.

Par ailleurs, elle avait fait ajouter une semaine à son voyage en Inde dans le but de recueillir des données qui lui serviraient à étoffer la thèse de doctorat en géographie sociale qu’elle préparait.

Rachelle voyageait souvent. Mon mari et moi pensions à tort que la date de son départ était fixée plus tard dans l’été. Nous ne l’avions pas revue depuis plusieurs semaines. Alors, le coup de fil de l’avant-midi du dimanche 23 juin a résonné comme un rappel à l’ordre. Au bout du fil, son frère Louis (emporté par le cancer depuis) m’a dit promptement : « Passe-moi Maurice! » Maurice, je me souviens, tondait le gazon. Je suis allé le chercher rapidement en lui confiant qu’il devait se passer quelque chose de sérieux puisque Louis n’avait pas pris le temps de blaguer, comme à son habitude.

La nouvelle est tombée au moment où Maurice a pris l’appareil; il a simplement répété, abasourdi, ce qu’il venait d’entendre : « L’avion de Rachelle a ‘crashé’!!?? » Déjà, il en était question dans certains bulletins de nouvelles à la radio. C’était un avion d’Air India en provenance du Canada qui avait explosé au-dessus de l’océan Atlantique. Des amis de Rachelle qui avaient retenu le numéro de son envolée avaient commencé à téléphoner à Denise. Denise était son contact principal; elle avait été la conduire la veille, à Mirabel avec une autre amie, Colette Allard, qui prenait le départ avec elle. Malheureusement, tous les détails donnés à la radio concordaient : la ligne aérienne, le numéro de l’envolée et l’heure du départ. Denise avait averti Louis avant de se rendre chez ses parents sur la ferme familiale à St-Isidore-de-Prescott. Louis, partenaire sur la ferme et voisin, devait les joindre après avoir informé Maurice, et son autre frère Robert, également partenaire sur la ferme et voisin de ses parents. André et Julie demeuraient encore chez leurs parents à cette époque.

Un sentiment de panique nous envahissait. « Aucun survivant » répétait la radio.

Personne ne sait exactement quoi faire dans de pareilles circonstances. Qui devait agir et comment? En même temps, malgré nous, on l’imaginait en chute libre, on partageait sa peur et la terreur de ses derniers instants.

Tentant de joindre la ligne aérienne en espérant qu’il y ait erreur quelque part dans les renseignements donnés dans les bulletins de nouvelles, ou que Rachelle ait pu être retenue à terre pour quelque raison que ce soit, nous étions face à un mur. À ce moment, peu de renseignements étaient disponibles aux membres des familles, et à peine plus aux médias. La compagnie, toutefois, prenait les noms et les numéros des personnes qui réclamaient des passagers afin de dresser une liste préliminaire. R. Castonguay. C’était tout ce qui identifiait Rachelle dans le registre de la compagnie. L’ère des ordinateurs en étaient seulement à ses premières heures.

Maurice et moi sommes restés à la maison, en attente de nouveaux développements. Nous en savions bien peu. Denise nous a appris par téléphone que la veille, l’avion avait été retardé à Toronto. Durant ce délai, ensemble à Mirabel, tout le monde avait fait des blagues quant à un éventuel détournement d’avion – rappelez-vous, le détournement d’avion était la méthode préférée des terroristes aériens en 1985, ils s’en tenaient uniquement à menacer de tout faire sauter afin d’attirer l’attention publique et de se rendre à une autre destination.

J’étais encore journaliste ce jour-là; j’avais à peine donné ma démission, la semaine précédente, et il me restait une semaine de travail auprès de l’hebdomadaire Le Carillon de Hawkesbury. Le téléphone était encore le meilleur outil de communication en 1985. J’ai tenté d’en savoir davantage en utilisant le numéro réservé aux médias pour joindre le bureau d’Air India à New York. On situait l’explosion au-dessus de l’Atlantique, près des côtes d’Irlande, mais on en ignorait la cause. Les équipes de secours procédaient au repêchage des corps des victimes, avec peu de probabilités de survivants, mais on nous spécifiait que le secteur était exempt de requins (une information qui s’est révélée fausse par la suite, et qui a fait très mal aux membres des familles éprouvées).

Malgré un dimanche au ciel ensoleillé, le service téléphonique menant à la maison de la ferme familiale est tombé en panne tout le reste de la journée. Les membres de la famille sur la ferme avaient l’option de se rendre chez un voisin plus éloigné pour téléphoner, ou de se rendre chez nous, au village de Casselman, ce que les parents de Rachelle ont décidé de faire. Denise et son mari Michel n’ont pas tardé à se joindre à nous. Les autres membres de la famille étaient restés sur place pour assurer les travaux sur la ferme.

C’est à ce moment que la compagnie aérienne a rappelé pour confirmer la présence de Rachelle à bord de l’appareil qui s’était abîmé. En retour, la compagnie nous a demandé le nom de la ou des personnes qui seraient disposées à se rendre en Irlande le soir même ou le lendemain matin, afin d’aller identifier les victimes repêchées dans la mer et de rapatrier les corps. Il fallait décider vite. Hervé et Dolorès ne pouvaient pas s’absenter de la ferme pour une aussi longue période et ils étaient moins familiers avec le transport aérien. Après de courtes discussions, Denise s’est portée volontaire à la condition de ne pas s’y rendre seule. Celle-ci disposait de renseignements susceptibles de faciliter l’identification, y compris la description des vêtements que portait Rachelle à son départ. Son mari et Maurice ont convenu de l’accompagner. Toutefois, ils devraient attendre au lendemain matin afin d’obtenir un passeport en règle pour voyager outre-mer.

Le ministère des Affaires étrangères allait rouvrir exceptionnellement leur bureau d’émission de passeports de Hull, au Québec, un 24 juin, journée fériée de la St-Jean-Baptiste, afin de traiter les demandes de passeport des familles éprouvées. Cependant, Maurice et Denise n’avaient pas l’acte de naissance requis et ils devaient obtenir un baptistère de la paroisse de St-Isidore-de-Prescott comme pièce d’identification principale. Pour comble, le curé était exceptionnellement en vacances. Afin de solutionner cette nouvelle impasse, nous avons demandé l’intervention d’un ancien curé de St-Isidore et ami de la famille qui était évêque auxiliaire à l’Archevêché d’Ottawa, Mgr Gilles Bélisle. Finalement, le sacristain de la paroisse a publié en soirée les documents officiels en suivant les instructions prescrites par le responsable de l’Archevêché. Le lendemain, Maurice, Denise et Michel ont dû se rendre à Hull dès 8 heures, revenir à Ottawa afin de faire prendre une photo de passeport, retourner à Hull, et revenir à Ottawa pour faire authentifier leurs photo et demande, avant de retourner pour une troisième fois à Hull et obtenir leur passeport.

Ils ont ensuite pris la route de Montréal, où ils devaient tout d’abord rencontrer les responsables d’Air India dans un bureau du centre-ville; ils étaient censés partir pour l’Irlande immédiatement après cette réunion. Dans la salle avec les autres familles, les responsables ont indiqué qu’un seul représentant par famille était autorisé à se rendre sur place, en raison d’une trop grande affluence de visiteurs à Cork, en Irlande. Le départ se ferait le surlendemain. Donc toutes les personnes qui avaient fait le déplacement vers Montréal ont dû rebrousser chemin et attendre.

Maurice est devenu le représentant de la famille qui devait se rendre en Irlande à ce moment-là. Il est retourné le mercredi matin, seul, au bureau d’Air India à Montréal, convaincu de se rendre en Irlande, mais encore une fois, on a reporté son départ. On lui a recommandé de rester au Canada. C’est que de moins en moins de victimes étaient repêchées, et on l’aviserait si un corps correspondant à la description de Rachelle était retrouvé. En début de semaine, son dentiste, qui était aussi un des amis de Rachelle, était venu de lui-même porter à la maison ses radiographies dentaires afin de faciliter son identification, le cas échéant. Les documents ont été remis le mercredi aux représentants d’Air India qui en faisaient la demande. Ceux-ci avaient aussi obtenu les empreintes digitales de Rachelle (probablement de son dossier de la Fonction publique).

Maurice s’est établi un bureau de travail au sous-sol de la maison pendant les jours qui ont suivi, attendant les appels et les développements. On lui a remis deux billets de la compagnie Air India dont il pourrait disposer au cours de la prochaine année qui lui permettraient de se rendre à la destination de son choix. Les billets sont restés inutilisés.

La gardienne de notre bébé s’acquittait d’une partie des messages téléphoniques en notre absence. De mon côté, j’étais retournée au journal compléter ma dernière semaine de travail là-bas. Autant le métier de journaliste peut parfois donner accès à des sources d’information hors d’atteinte du grand public et ouvrir des portes lorsqu’il s’agit d’entrer en communication avec les personnages les plus importants, autant je me suis sentie personnellement impuissante devant l’ampleur de la catastrophe. Le nombre de corps repêchés diminuait de jour en jour, et nous ne savions toujours pas ce qui avait mené à l’explosion de l’avion en plein vol. On commençait à en déduire que c’était une bombe.

Les médias d’information avaient diffusé les noms des victimes de la région dès le lendemain; c’est alors que des malfaiteurs ont commencé à cambrioler les demeures des victimes, tels des pilleurs de tombes. La Sûreté municipale d’Ottawa a invité la famille de Rachelle dès le mardi à vider l’appartement de son contenu dès que possible. Son père, Hervé, s’y est rendu le mardi soir avec son gendre Michel, afin de fouiller les papiers personnels de sa fille, à la recherche d’un quelconque testament et de factures à payer, comme le lui avait recommandé son avocat. Cette démarche a été pour lui une des plus éprouvantes, après le décès de sa fille aînée. Le lendemain, c’est donc dans ce pénible atmosphère que sa mère Dolorès, ses sœurs Denise et Julie, ses frères Louis et Maurice (à son retour de Montréal), ses belles-sœurs Lorraine et Lise, son beau-frère Michel, ainsi qu’une amie, Lise Thériault, ont dû empaqueter les effets personnels de Rachelle en vitesse afin de les ramener à la maison de ses parents. Des amis et des collègues de travail de Rachelle, ne croyant pas à ce qu’ils entendaient, ont été voir à son appartement au moment du déménagement de ses affaires, ou se sont rendus à son bureau pour constater de visu que Rachelle n’était plus là.

Suite à l’explosion, dès les premiers jours, plusieurs rencontres de prières et vigiles organisées par des membres des familles et des amis ont eu lieu dans la région d’Ottawa. Les différences culturelles entre notre famille et celles de la majorité des passagers (de descendance indienne) se sont précisées pour nous à compter de ce moment-là; nous constations à regret qu’il n’existait presque aucun repère auquel nous pouvions nous identifier au cours de ces rencontres qui puisse être franco-ontarien ou catholique, dans tout ce qui s’est mis en branle autour des événements du 23 juin. De plus, bien peu d’interventions et de messages officiels adressés aux familles se sont faits dans notre langue.

Un représentant de la Gendarmerie royale du Canada, le premier à communiquer avec la famille, a joint Maurice à la maison vers le 27 juin pour indiquer que toutes recherches en vue de retrouver d’autres victimes allaient bientôt cesser et qu’il fallait considérer ne jamais rapatrier le corps de Rachelle. On semblait être plus intéressés à récupérer des pièces de l’appareil, comme la boîte noire. Devant les faibles possibilités de ramener sa dépouille au pays, les parents de Rachelle ont fait célébrer un service funèbre commémoratif dans sa paroisse natale, à St-Isidore-de-Prescott. Le monument familial au cimetière porte maintenant l’inscription du nom de Rachelle, même si elle n’y repose pas physiquement. Le soir du service, je m’entends encore dire à une connaissance qu’à mes yeux l’auteur de cet attentat était ni plus ni moins qu’un tueur en série, que son crime était équivalent à avoir poignardé les 329 victimes une à une. C’était quelqu’un de lâche qui n’avait pas eu le cran d’aller jusqu’au bout et de revendiquer son méfait afin de s’en éviter les conséquences.

La photo la plus récente de Rachelle, celle qui a été la plus circulée, avait été prise la veille de son départ par un collègue de travail. Bien que sa photo ait été reproduite à plusieurs exemplaires pour ses parents et amis, il n’y a jamais eu de cartes mortuaires imprimées en son nom; c’était au-delà des forces de ses parents, atterrés par le chagrin.

Entre-temps, les médias ont continué de faire état qu’une bombe aurait été à l’origine de cette tragédie, mais aucun groupe n’a eu l’audace de revendiquer ce massacre. Puis plus rien. Silence. Néant. Plus rien ne transpire de l’enquête, ni des autorités, ni des médias qui étaient notre seule source de renseignements. Le gouvernement du Canada avait offert des condoléances aux familles des victimes dans une lettre officielle signée de la main du Premier ministre, en nous assurant de tout l’appui possible dont nous pourrions avoir besoin… Mais quelle aide gouvernementale exactement pouvait bien nous servir? Et d’autre part, quelle aide gouvernementale était donc disponible? Rien ni personne n’en faisait état. Nous étions tous ébranlés et fortement secoués par la tournure des événements, et laissés à nous-mêmes.

Comme toutes les familles des victimes, nous avons notre fierté et voulions conserver notre dignité; nous avons appris à redresser l’échine malgré l’adversité, et à nous débrouiller seuls.

Maurice s’est acquitté de faire fermer le dossier d’employée fédérale de Rachelle, ainsi que de toute la paperasse bureaucratique qui s’ensuivait. Un avocat embauché par Hervé, le père de Rachelle, effectuait les autres démarches légales d’usage dans le cas d’un décès outremer, et lorsque le corps de la victime n’est pas retrouvé. C’est le cas de la certification du décès; personne n’ose vraiment y croire jusqu’au moment où le document, le certificat de décès officiel, nous arrive sous les yeux.

De mon côté, mon nouvel emploi aura duré trois semaines; je me suis donc retrouvée à la recherche d’un emploi.

Puis l’enquête du Coroner de Cork en Irlande nous ramène quelques informations par la voie des médias. Le gouvernement canadien y est représenté et tout se déroule bien, selon la version officielle. La théorie de la bombe à bord est de plus en plus fondée. Nous apprendrons par la suite, par le biais d’un article d’un quotidien de Cork obtenu par un membre d’une autre famille des victimes, que l’avocat canadien a refusé de reconnaître cette théorie de bombe parce que la valise échouée après un séjour de trois semaines dans l’océan ne portait pas de trace d’explosif. Celui-ci a par la suite offert une argumentation flamboyante au Coroner quant à la juridiction de ses recommandations sur le gouvernement du Canada. Les quotidiens de Cork en Irlande en ont fait leur manchette, les médias du Canada n’en ont peu ou pas parlé. Les familles étaient tenues à l’écart de ces détails disgracieux, et rien n’a transparu dans la version officielle. J’ai retrouvé ces articles en microfiches à la bibliothèque municipale de Cork l’an dernier, lors de mon séjour en Irlande pour le 20e anniversaire de cette tragédie.

Au cours de l’automne suivant l’attentat, la GRC a demandé de rencontrer Maurice pour lui présenter une série de photos des femmes parmi les victimes dont la dépouille n’avait pas été réclamée. Procédure éprouvante, s’il en est une, mais qui devait tout de même avoir lieu. L’agent savait qu’elles étaient toutes de descendance indienne, que les radiographies dentaires et les empreintes digitales prouvaient que toutes ces femmes n’étaient pas Rachelle, mais il devait faire son boulot. C’est alors que Maurice a obtenu le renseignement suivant : il n’y avait que neuf femmes blanches à bord, et Rachelle était de celles-là. Mais il avait fallu se soumettre à cette nouvelle épreuve.

Depuis le 23 juin 1985, il y a eu quelques demandes d’entrevues de la part des médias, et certains autres appels au moment des anniversaires de la tragédie. On était à la recherche d’émotions vives, du chagrin en direct qu’on pourrait traiter en deux phrases si possible. Mais puisqu’il n’y avait pratiquement pas de développements connus par les familles, les médias de l’Est du pays en ont conclu qu’il n’y avait donc rien de plus à ajouter. Ceux-ci avaient rapidement cessé de questionner les autorités à ce sujet. Ils ne faisaient pas le lien, non plus, avec l’attentat de Narita qui avait tué deux bagagistes au Japon le même jour. Nous ne savions même pas qu’une enquête se poursuivait à la GRC et encore moins qui la menait et où. Les membres de notre famille, lassés d’avoir à rouvrir leurs blessures en public au bénéfice de chaque entrevue, ont commencé à décliner les demandes des médias afin de tenter d’amorcer leur deuil.

D’autre part, la sortie du livre de Salim Jiwa sur cet événement, à l’automne 1986, nous a révélé les premiers détails de la teneur politique du complot. C’était un groupe terroriste qui était à l’origine de cet assassinat collectif. Rachelle n’avait rien à voir dans cette guerre intestine! Elle n’avait pas de sang indien et on ne pouvait pas lui prêter d’intentions politiques au moment où elle a acheté son billet d’avion de la compagnie Air India!

Plusieurs d’entre nous ont lu le bouquin. On y précise que les sauveteurs qui ont repêché les corps des victimes devaient se battre contre les requins… C’était le début d’une série de nouvelles blessures au coeur des membres de notre famille.

J’ai tenu plusieurs emplois durant les années suivantes, dont l’un à la Chambre des communes. Sans chercher à questionner, une rumeur est toutefois parvenue à mes oreilles. De source bien informée, j’ai appris que la préparation de l’attentat contre Air India était bel et bien connue des services de sécurité du Canada avant le 23 juin 1985. Les employés en discutaient ouvertement au café comme s’il s’agissait d’un banal fait divers.

Puis en mai 1987, le ministère des Affaires extérieures a fait parvenir à chaque famille un coffret souvenir contenant une vidéocassette et des documents portant sur l’inauguration d’un monument commémoratif à Ahakista, en Irlande; ce sont des images touchantes qui inspirent le recueillement. Depuis juin 1985, certains membres des familles de victimes ont gardé le contact par téléphone avec Hervé, le père de Rachelle, et sont même venus le visiter à la maison, afin de discuter et échanger sur certains développements.

Nous avons appris par les médias, au fil des ans, que le chef présumé du groupe de terroriste avait été tué quelque part en Inde, coincé dans une embuscade. Pour nous, nos espoirs de justice s’arrêtaient là. Ça signifiait que les autorités allaient clore l’enquête, puisqu’un coupable tout désigné était mort. Nous ne pouvions plus rien espérer.

À suivre demain…

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