Un type de patron que tout rédacteur en chef rêve d’avoir

Après un silence de quelques – plusieurs??? – mois, j’ai repris la plume (ou l’ordinateur) pour commenter la retraite de mon « ami » Rémi Marcoux comme président exécutif du conseil d’administration de Transcontinental, l’entreprise qu’il avait créée – avec deux partenaires – en 1976, entreprise qui est aujourd’hui l’un des plus beaux fleurons du Québec et même du Canada. Voici donc une suite à ce premier texte.

par Alain Guilbert

Dans les deux récents textes qu’il a consacrés à Rémi Marcoux dans La Presse, le journaliste et chroniqueur Jean-Philippe Décarie a rendu un véritable hommage à Rémi Marcoux. À la fin de son second texte, Jean-Philippe écrit :

« J’ai eu le plaisir de rencontrer Rémi Marcoux, mercredi midi, la veille de sa dernière assemblée annuelle. C’était la première fois que je réalisais une entrevue avec lui. Malgré mes 15 années comme chroniqueur financier au Journal de Montréal, je n’avais jamais eu la chance de lui parler parce que mes patrons refusaient qu’on donne la parole à un concurrent. »

Je connais Jean-Philippe Décarie depuis fort longtemps, sans doute depuis ses débuts au Journal de Montréal. J’ai toujours eu beaucoup de respect pour lui et l’ai dès le départ considéré comme un « excellent » journaliste. Il a sûrement au cours des années contribué à donner de la crédibilité au quotidien de Quebecor en matière d’économie et de finance. On le sait, le Journal de Montréal était beaucoup plus connu pour ses intérêts à l’endroit des sports, des faits divers et des « vedettes ». Jean-Philippe a profité du récent et très long conflit de travail au Journal de Montréal, pour joindre l’équipe de La Presse qui l’a accueilli à bras ouverts.

Il lui fallait certainement une bonne dose de courage pour avouer publiquement et par écrit ce que nous (les gens du milieu de l’information) avions toujours soupçonné de la part des « patrons » de Quebecor, soit d’intervenir dans les contenus de l’information, entre autres en défendant à leurs journalistes de donner la parole aux concurrents.

Il est important pour moi d’attirer l’attention sur cet élément parce qu’au cours des nombreuses années où j’ai occupé des postes de direction dans plusieurs médias, jamais, au grand jamais, mes « grands » patrons ne m’ont donné de directives en ce sens. Je me souviens d’une anecdote qui implique Rémi Marcoux et qui m’a fait le respecter sans limites. Nous étions allés skier à Aspen, au Colorado, en compagnie de nos fils respectifs et d’un ami. Un matin, alors que nous terminions notre petit-déjeuner et que nous nous apprêtions à nous élancer sur les pentes enneigées, le téléphone sonne à notre condo (nous n’avions pas de cellulaire à cette époque). La conversation dure quelques minutes et Rémi semble un peu ennuyé d’avoir été « dérangé » en vacances. Je lui demande de quoi il s’agit et il m’explique que c’est un homme d’affaires bien connu (je tairai son nom par délicatesse) qui a appris que le journal Les Affaires (dont Transcontinental était propriétaire) se préparait à publier un article qui n’était pas très favorable à son entreprise. C’est plus fort que moi. Je lui dis : « Que vas-tu faire? ». Il me regarde dans les yeux et me répond qu’il va appeler Jean-Paul Gagné, le rédacteur en chef du journal Les Affaires, à l’heure du lunch. « Pourquoi attendre à midi pour faire l’appel? Et avec un sourire moqueur aux lèvres, il me répond : « À ce moment-ci, le journal n’est pas encore imprimé… mais à midi, il le sera… alors mon appel ne servira à rien du tout!!! »

À l’époque, j’assumais la direction des hebdos de la région de St-Hyacinthe et Rémi était mon patron « plus ou moins direct » parce qu’il faisait partie de la fiducie qui assurait la continuité de cette superbe entreprise après le décès de son propriétaire (Denis Chartier). C’est lui qui m’avait recruté pour ce poste. J’avais déjà beaucoup de respect et d’admiration pour Rémi à cette époque. Et quand l’année suivante il m’a proposé la présidence de la division des médias du Groupe Transcontinental (qui comptait alors environ 25 publications dont Les Affaires, Commerce, Affaires +, PME), je savais en acceptant le poste que jamais il ne ferait interférence dans le contenu des médias dont il me confiait la responsabilité. Le plus grand témoignage de confiance qu’on puisse faire à un responsable de média, c’est le respect de son indépendance.

Jean-Paul Gagné, qui a assumé le poste de rédacteur en chef et aussi d’éditeur du journal Les Affaires durant de très nombreuses années (et qui y collabore encore) me confiait la semaine dernière que jamais Rémi Marcoux n’était intervenu dans son travail. Et Dieu sait qu’à cause de ses nombreux contacts dans le milieu des affaires où il était un « joueur » important, il aurait été facile pour Rémi de tenter d’influencer le contenu du journal ou de demander des faveurs pour ses amis. Mais il était trop respectueux des personnes à qui il confiait des responsabilités pour tenter de les exercer à leur place. Jean-Paul Gagné m’a avoué qu’une seule fois au cours de toutes ces années Rémi l’avait appelé pour lui faire une « suggestion » d’article… et qu’il l’avait rappelé le lendemain pour annuler sa suggestion. Voilà un type de patron que tout rédacteur en chef rêve d’avoir.

Au cours de ma carrière journalistique qui s’est étirée sur plus de 40 ans, j’ai eu le privilège de travailler pour trois des quatre grands groupes de presse qui ont dominé le Québec depuis les années 60, soit Power Corporation (ses journaux sont aujourd’hui regroupés sous le nom de Gesca), Unimédia (dont les quotidiens ont depuis été acquis par Gesca) et Transcontinental. Je n’ai jamais œuvré au sein de Quebecor, même si j’y comptais quelques bons amis. On m’avait pourtant offert un poste de direction au milieu des années 80, mais j’avais poliment décliné. Après avoir pris connaissance de la phrase de Jean-Philippe Décarie dans sa chronique du 17 février parue dans La Presse, je crois sincèrement que je n’aurais pas été à l’aise chez Quebecor. J’aurais été incapable d’accepter de ne pas donner la parole aux concurrents de Quebecor cela n’a jamais été ma façon de fonctionner ni celle de mes grands patrons dans les journaux, que ce soit John Rae, Jacques Francoeur ou Rémi Marcoux. Je les en remercie sincèrement.

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