Mouvements populaires spontanés ou non?

par Alain Guilbert

Partout dans le monde, on semble se réjouir des manifestations « populaires » qui se produisent tant en Tunisie qu’en Égypte et qui visent à mettre fin à des régimes dictatoriaux pour les remplacer par des régimes démocratiques. C’est du moins ce que semblent croire la plupart des journalistes et des citoyens qui expriment leurs commentaires un peu partout dans les médias, tant traditionnels que sociaux, depuis les derniers jours.

Mais s’agit-il vraiment de manifestations « populaires » et assistera-t-on à la mise en place de véritables régimes « démocratiques ».

Personnellement, j’en doute beaucoup. Je crois plutôt que ces manifestations « spontanées » sont provoquées et animées par des groupes religieux intégristes. En Tunisie, par exemple, maintenant que la famille de Ben Ali a été évincée du pouvoir et remplacée par un nouveau gouvernement, le chef islamique Rached Ghannouchi est rentré triomphalement au pays dimanche matin (hier) après un exil de plus de 20 ans au Royaume-Uni. Même s’il a affirmé qu’il n’entendait pas diriger le pays, mais laisser la place à des plus jeunes, ne nous faisons pas d’illusion : ce seront les islamistes fondamentalistes ou intégristes qui seront les vrais détenteurs du pouvoir. Et la population risque finalement de ne pas être plus « libre » qu’elle ne l’était sous Ben Ali.

En Égypte, après être demeurés à l’écart des premières manifestations, les Frères Musulmans ont maintenant fait une apparition remarquée. Tout en réclamant le départ de Moubarak pour aujourd’hui, ce sont eux qui ont rejeté les changements que le dictateur avait proposés.

Et qui sont les Frères Musulmans? Selon Wikipédia, il s’agit « d’une organisation panislamiste fondée en 1928 en Égypte avec comme objectif une renaissance islamique, la lutte contre l’influence occidentale et l’instauration de la charia. » Parions que ce sont eux qui contrôleront le gouvernement d’ici quelques jours, voire quelques semaines. Cela n’augure rien de bon pour ceux et celles qui rêvent sincèrement de liberté et de démocratie après toutes ces années de dictature.

Et après la Tunisie et l’Égypte, le mouvement ne s’arrêtera pas. Les Frères Musulmans, qui sont présents dans la plupart des pays du Moyen-Orient ainsi qu’au Soudan, tiendront une place de choix dans le nouveau Sud Soudan indépendant (aux dernières nouvelles, plus de 98 % de la population s’est prononcée en faveur de la séparation du Nord Soudan). Puis ce sera au tour de du Maroc, où on voudra mettre fin à la monarchie, et du Yémen, où les islamistes radicaux sont aussi à l’œuvre, et sans doute d’autres pays aussi. Dans quelques années, on risque de se retrouver avec une foule de pays dominés par les islamistes fondamentalistes ou intégristes. Rappelez-vous ce qui s’est passé en Iran (l’ex-Empire perse) quand le peuple a réclamé et obtenu le départ du Shaw et de sa famille en 1979. Écrasés par la famille Palavi depuis des années, les Iraniens se sont rapidement retrouvés sous la gouverne des ayatollahs (des islamistes intégristes), ceux-là mêmes qui avaient alimenté les soulèvements populaires. Le rêve de liberté des Iraniens s’est éteint aussi rapidement qu’il s’était allumé. Et la situation ne semble pas près de changer.

Et cette domination d’un grand nombre de pays par les islamistes intégristes n’annonce rien de bon pour les citoyens de ces pays, mais aussi pour les pays occidentaux, particulièrement les États-Unis, de même que pour Israël. À suivre.

Portraits d’objets : opus 6

J’ai pondu ce portrait au début de juin 1996.

Il y a de multiples façons de la décrire. Une fenêtre sur notre vie. Un instant à tout hasard. Un souvenir personnel. Un mémento familial. Mille mots.

Si nos ancêtres de l’humanité avaient pu compter sur sa présence, nos vies en seraient depuis longtemps transformées. Aujourd’hui, dans nos chroniques de la vie quotidienne, n’importe où sur notre planète et même en son orbite, elle nous plonge dans la réalité de l’instant. Parfois elle bouge. Plus souvent, elle est statique. Statique mais vivante.

Vivante par ce qu’elle représente. Elle ne nous laisse rarement indifférente. Parce qu’elle sait attirer sur elle toute l’attention. Plus grande est sa qualité, plus grande est son éloquence.

Parce qu’elle parle. Mais elle ne parle pas par la voix. Elle parle par la lumière, par la nuance des ombres et des couleurs. Ce ne sont pas nos oreilles qui l’entendent. Ce sont nos yeux qui l’écoutent. Parfois, elle n’est que murmures. Souvent, elle nous crie à tue-tête tellement les mots qu’elle traduit sont puissants.

Dans nos mains, ce qui permet de la réaliser devient soudainement un crayon, un pinceau, une scie qui ouvre une fenêtre dans le temps pour que nous puissions en capter l’instant. Soigneusement conservée, elle est le rappel des grands événements de notre vie. Des événements souvent heureux, la plupart du temps.

Mais la vie n’est pas faite que de moments heureux. Souvent, elle remet devant nos yeux les souvenirs d’épisodes que nous aurions préféré oublier. Mais la vie est faite de souvenirs heureux et malheureux. L’objet les capte. Les ramène le moment voulu. Pour la génération présente, mais surtout pour les générations qui nous suivent.

Absente pendant des millénaires, elle est aujourd’hui omniprésente. La technologie la transforme, la modifie, l’influence, la perpétue dans un univers d’octets et de méga-octets. Elle est maintenant numérisée. On la place dans nos documents. On peut même changer sa nature et faire oublier.

Mais où qu’elle soit, quoi qu’elle dise, quoi qu’elle représente, elle est pour chacun de nous source de mémoires, mémoires individuelles, mémoires familiales, mémoires professionnelles. C’est beaucoup pour un petit bout de papier… une simple photographie.