Les villes où j’ai vécu : Granby (2e partie)

Depuis sa naissance, Alain a habité dans une dizaine de villes différentes, dont certaines à plus d’une reprise. Bien sûr, ses souvenirs et ses impressions de chacun de ces endroits où il a vécu sont relatifs à l’âge qu’il avait à l’époque et aux activités auxquelles il s’était livré… ainsi que des souvenirs qu’il en a gardés. Voici donc le dixième article de cette série… qui concerne Granby où il est arrivé en avril 1979… Il s’agit du second texte sur cette ville. Vous pourrez revoir tous les articles précédents de cette série dans l’onglet « Les villes où j’ai vécu » sous la subdivision « Mes catégories ». Bonne lecture.

par Alain Guilbert

Granby, c’est l’un des endroits où j’ai été le plus heureux de toute ma vie, tant au point de vue professionnel que personnel.

Commençons par l’aspect professionnel. Quand j’ai été nommé président et éditeur de La Voix de l’Est, disons que le journal était à l’agonie ou presque. Son tirage dépassait à peine 10 000 copies quotidiennes. Deux ou trois jours par semaine, le journal ne comptait que huit pages grand format, soit deux cahiers de quatre pages (quatre pages ne représentant qu’une seule feuille de papier par cahier… c’est plutôt mince!) et les nouvelles locales ou régionales y étaient aussi rares que l’eau dans le désert. À quoi peut bien servir un quotidien régional, et plus spécialement un « tout petit » quotidien régional s’il ne se consacre pas prioritairement à l’information locale et régionale dans sa quasi-totalité? Il s’agissait de mon premier grand défi dans ma nouvelle fonction.

Heureusement, les Journaux Trans-Canada, une filiale de la puissante Power Corporation, croyaient suffisamment dans l’avenir de ce journal pour y investir des sous; je devrais plutôt dire des dollars. Première étape : informatiser la salle de rédaction. Comme je l’ai déjà raconté dans un texte précédent, j’ai été responsable de l’informatisation de la salle de rédaction de La Tribune (Sherbrooke) lors de mon retour dans cette ville après les Jeux olympiques de Montréal. La Tribune aura été le tout premier journal quotidien au Québec à informatiser sa salle de rédaction en 1977. Dans le cas de La Voix de l’Est, le défi était encore plus grand puisqu’il s’agissait du premier quotidien au Canada à être informatisé « à distance » (ou, selon l’expression anglaise, en « remote »). Ce que cela voulait dire : c’est bien simple, les terminaux sur lesquels travailleraient les journalistes et les éditeurs se trouveraient à Granby, mais l’ordinateur principal auquel ces terminaux seraient reliés serait celui de La Tribune à Sherbrooke. Avec les dollars de Power Corporation et l’aide d’un expert en informatique qui s’appelait Jacques Leduc, nous avons relevé le défi avec succès. La Voix de l’Est a donc informatisé sa salle de rédaction en 1980; mais nous sommes en même temps presque devenus « prisonniers » de La Tribune parce que c’est là que se trouvait le « cœur » (ou le moteur, si vous préférez) de notre entreprise.

Cette dépendance à La Tribune, nous l’avons réalisée pleinement au printemps de 1982 lorsqu’un conflit de travail entre La Tribune et ses employés a provoqué la fermeture du quotidien de Sherbrooke pendant quatre mois. Du jour au lendemain, nos terminaux étaient devenus totalement inutiles. Ils n’étaient plus reliés à rien. Il a fallu de toute urgence trouver des machines à écrire et nos journalistes ont repris les habitudes qu’ils avaient abandonnées 18 mois plus tôt. Même les « plus vieux » qui ne voulaient pas abandonner leur machine à écrire en 1980 s’étaient habitués à leur nouvel outil et n’étaient pas très heureux de retourner à une machine à écrire. Mais nous n’avions pas le choix.

Du jour au lendemain ou presque (La Tribune ayant fermé ses portes dans la nuit du Jeudi au Vendredi saint de 1982), avec la collaboration d’une jeune imprimerie montréalaise qui devait devenir un joyau de l’entreprenariat québécois avec les années (j’ai nommé l’Imprimerie Transcontinental et son président fondateur Rémi Marcoux), nous avons imprimé et distribué un journal de 64 pages le Samedi saint au matin. Nous avons continué à publier six jours par semaine, sans interruption, ne laissant jamais tomber nos fidèles lecteurs au cours de ces quatre longs mois de conflit … et cela grâce aux tours de magie que Transcontinental a souvent dû accomplir pour produire notre journal quotidien. Je dois dire qu’entre le moment de l’informatisation de la salle de rédaction à Granby et le conflit de travail à La Tribune, il s’était produit un événement extrêmement important pour l’avenir du quotidien de Granby. En effet, nous l’avions transformé de grand format à format tabloïd à la fin de février 1982.

J’ai noté plus haut qu’à mon arrivée à Granby le journal ne comptait que huit pages grand format certains jours de la semaine et ne contenait parfois aucune nouvelle locale ou régionale. Je m’étais mis dans la tête de « frapper un grand coup » en transformant complètement la présentation du journal. Des études et des projections en matière de volumes de publicité et aussi de tirage semblaient m’indiquer que c’était la bonne décision à prendre. Toutefois mes « patrons à Montréal », particulièrement Denis Lacasse, un comptable de formation qui gardait un œil vigilant sur les résultats financiers des quotidiens régionaux appartenant à Power Corporation, exprimaient des doutes quant aux chances de succès de ce projet. Denis n’était pas convaincu que nous pouvions faire mieux avec un « tabloïd » qu’avec un « broadsheet ». Quelques mois plus tôt, Le Quotidien de Chicoutimi, qui appartenait à un autre groupe de presse (Unimédia, dont le principal actionnaire était Jacques Francoeur – et pour qui je travaillerai plus tard), avait justement réussi cette transformation de grand format à tabloïd et semblait connaître du succès dans cette aventure.

J’ai donc convaincu Denis Lacasse de m’accompagner à Chicoutimi pour y rencontrer les directeurs de la publicité, du tirage et de la rédaction du Quotidien, question de vérifier sur place l’étendue de leur succès (ou de leur échec). Le directeur de la publicité, pour un, avait confié à Denis Lacasse qu’il s’était battu de toutes ses forces « contre le changement »… mais qu’il avait tort. S’il avait à se retrouver dans la même situation, nous a-t-il avoué, il serait en faveur dès le départ et procéderait au changement beaucoup plus rapidement qu’il ne l’avait fait. Quant au directeur de la rédaction, Denis Tremblay, qui est devenu par la suite un ami et qui l’est encore aujourd’hui, m’avait dit qu’il ne fallait pas hésiter à faire le changement. Il m’avait aussi donné quelques conseils qui se sont avérés très précieux. Son premier conseil : adopter le style « tabloïd » non seulement dans le format, mais aussi dans les textes et les photos dès le premier jour du changement. Dans un journal de « petit format », les textes doivent être nécessairement plus courts et les photos plus grandes! Son deuxième conseil : donner tout l’espace possible à l’information locale et régionale. Son troisième conseil : embaucher une personne « totalement dédiée » à ce projet.

J’ai suivi ses conseils à la lettre. Et je savais où trouver la personne qui pourrait assurer le succès de cette aventure. Il s’agissait de Guy Crevier, que j’avais embauché à La Tribune quelques années plus tôt et avec qui j’étais resté en contact. Je connaissais sa soif d’apprendre, son ambition, sa volonté de réussir tout ce qu’il entreprenait. Comme il travaillait dans un journal faisant partie de la même « famille » que La Voix de l’Est, je ne pouvais l’embaucher sans en avoir obtenu la permission de son patron, soit mon ancien patron, Yvon Dubé, qui après une certaine hésitation m’a donné sa bénédiction. Et Guy (qui est aujourd’hui le « grand patron » de La Presse, après avoir aussi été le « grand patron » de TVA) s’est amené à Granby où il a mené cette transformation de La Voix de l’Est d’une main de maître.

Sans lui, je doute que nous n’ayons réussi aussi bien que nous l’avons fait. En écrivant ce texte, j’ai retrouvé dans mes dossiers un communiqué de presse diffusé en mai 1982 et dont je vous cite quelques extraits : « Dix semaines après la transformation du quotidien La Voix de l’Est de grand format à format tabloïd, le président et éditeur Alain Guilbert rapporte une hausse de 19 % du tirage du journal. La moyenne de ventes quotidiennes de La Voix de l’Est pour la semaine se terminant le 20 février 1982, soit la dernière semaine où le journal a été publié dans le grand format, s’établissait à 10 789 exemplaires. Dix semaines plus tard, soit pour la semaine se terminant le 8 mai 1982, cette même moyenne s’établissait à 12 869 exemplaires, soit une hausse de 2 080 exemplaires ». Nous avions relevé le défi avec succès. Par la suite, le tirage hebdomadaire devait atteindre 16 000 exemplaires par semaine… et même 18 000 exemplaires par semaine peu après mon départ en 1984. L’avenir de La Voix de l’Est était maintenant assuré. À ma connaissance, le journal est encore en santé en 2012. Ce que je retiens de cette merveilleuse aventure : c’est que pour réussir n’importe quel projet d’envergure dans la vie, il faut s’entourer de personnes exceptionnelles, de personnes qui peuvent faire mieux que nous-mêmes. (À suivre)

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