Les villes où j’ai vécu : Montréal (suite)

Depuis sa naissance, Alain a habité dans une dizaine de villes différentes, dont certaines à plus d’une reprise. Bien sûr, ses souvenirs et ses impressions de chacun de ces endroits où il a vécu sont relatifs à l’âge qu’il avait à l’époque et aux activités auxquelles il s’était livré… ainsi que des souvenirs qu’il en a gardés. Voici donc le septième article de cette série… qui concerne Montréal où il avait déjà vécu le temps d’un emploi d’été en 1958… et où il s’est retrouvé pour y vivre en 1972. Vous pourrez revoir tous les articles précédents de cette série dans l’onglet « Les villes où j’ai vécu » du blogue, sous les « Grands thèmes ». Bonne lecture.

par Alain Guilbert

Après 13 années à Sherbrooke pour y étudier à la Faculté de droit de l’université locale et pour compléter mon apprentissage à La Tribune, où j’ai gravi tous les échelons de la salle de rédaction, j’avais l’impression d’avoir fait le tour du jardin et me sentais prêt pour évoluer sous d’autres cieux. Comme je l’ai raconté dans un texte précédent, après avoir refusé plusieurs offres d’emploi pour évoluer au bureau régional de La Presse, ou au comité organisateur des célébrations du Centenaire de la Confédération canadienne ou même à titre de recherchiste au Parti libéral du Canada (une offre de mon ex-confrère de classe à l’université qui allait plus tard devenir un ami très cher, André Ouellet), j’accepte enfin le poste de rédacteur en chef du magazine L’Actualité à l’automne 1972. Cette aventure n’aura pas été particulièrement heureuse pour moi, parce qu’ayant pris les habitudes et le rythme d’un journal quotidien j’avais beaucoup de difficulté à m’adapter au contexte d’une publication mensuelle où il fallait planifier les textes des mois d’avance pour une publication qui avait une durée de vie de plusieurs semaines, voire de mois. Aucune comparaison avec un quotidien qui vit au jour le jour et qui permet de revenir sur une information dès le lendemain de sa publication, de la compléter, même de la corriger et de la réorienter le plus facilement du monde, ce qui est totalement impossible dans un mensuel.

J’ai toujours admiré Jean Paré, alors rédacteur en chef du magazine Maclean français pour sa capacité quasi incroyable à planifier des éditoriaux des semaines à l’avance et qui seraient encore fort à propos plusieurs semaines plus tard : un exploit qui n’était guère à ma portée. Après 18 mois au magazine, le seul véritable exploit, dont je suis encore fier aujourd’hui, 40 ans plus tard, est l’entrevue exclusive que j’avais obtenue de Paul Desmarais, le grand patron de Power Corporation. Cette entrevue, la seule qu’il n’ait jamais accordée jusqu’à ce moment à un média de langue française, a souvent servi de référence à plusieurs autres médias, particulièrement au sujet de sa position sur le phénomène de la concentration de la presse. Power, via ses filiales Gesca et Journaux Trans-Canada, était alors propriétaire de La Presse (Montréal), de La Tribune (Sherbrooke), du Nouvelliste (Trois-Rivières) et de La Voix de l’Est (Granby). Le Soleil (Québec), le Quotidien (Chicoutimi) et Le Droit (Ottawa) devaient joindre ce groupe plus tard.

Donc, après 18 mois au magazine, je reçois un appel de Rénald Savoie, alors directeur général adjoint des communications au Comité organisateur des Jeux olympiques de Montréal 1976 (COJO) qui m’explique qu’on est à restructurer toute la division des communications et qu’il désire me confier la direction de l’information. Ma décision a été prise en moins de temps qu’il ne faut pour la confirmer… J’en avais assez du magazine et de ses bureaux poussiéreux à l’angle des rues Hochelaga et Pie IX dans l’est de Montréal, à deux pas de ce qui allait devenir le parc Olympique.

Lors de ma première rencontre avec Rénald Savoie, je lui ai demandé pourquoi il m’avait choisi pour ce poste au COJO. Selon lui, la guerre était féroce entre les médias de Montréal et il craignait que si son directeur de l’information provenait de la Métropole, il risquait de favoriser un média au détriment des autres. Il m’avait dit que « son candidat idéal » avait fait son apprentissage des médias en région (comme Sherbrooke par exemple) et qu’il se trouvait probablement à la tête d’une publication mensuelle qui n’avait rien à voir avec les quotidiens ou les stations de radio et de télévision de Montréal… donc moi! Et voilà comment du jour au lendemain, je suis passé d’un magazine où je n’étais plus heureux à un endroit où j’allais connaître la plus belle expérience de ma vie. Nous étions en mars 1974, deux ans et demi avant l’ouverture officielle des Jeux qui allaient se dérouler du 17 juillet au 1er août 1976. À ceux qui me demandaient pourquoi j’avais accepté un poste temporaire et ce que j’allais devenir après les Jeux, je répondais immanquablement que c’était une question qui ne m’était jamais venue à l’esprit. Alors dans la mi-trentaine, je me trouvais bien jeune et deux années et demie en avant de moi me paraissaient une éternité.

L’expérience des Jeux aura été fantastique… de mon premier jour jusqu’à mon départ à la fin de l’été 1976. Imaginez le défi que nous avions à relever. À mon arrivée en mars 1974, le COJO comptait moins de 200 employés. En décembre 1974, nous étions passés à 450. En décembre 1975, à 900. En avril 1976, nous étions 1200 et en mai de la même année, 2000. En juillet, pour la tenue des Jeux, nous étions 22 000, et ce sans compter les milliers de militaires, d’agents de la Gendarmerie royale du Canada, de la Sureté du Québec, de la police provinciale de l’Ontario et de la police de Montréal chargés d’assurer la sécurité sur tous les sites de compétition et d’entraînement. Pendant bien des années, et encore parfois aujourd’hui, je rencontre des gens qui me disent avoir œuvré aux Jeux olympiques de Montréal eux aussi. Quand je ne les connais pas, je devine tout de suite qu’ils se sont joints à nous pour quelques semaines seulement ou peut-être quelques mois. En effet, jusqu’au moment où nous avons été 1200 employés ou moins, je les connaissais tous par leurs noms et leurs fonctions, à quelques exceptions près.

Tout au long de ce séjour au COJO, j’ai vécu des expériences fort enrichissantes. Par exemple, j’ai eu l’occasion de voyager, tant au Canada qu’à l’étranger. J’ai eu le privilège de séjourner trois semaines complètes en Iran – c’était encore l’époque où le Shah (famille Pahlavi) régnait sur le pays – pour assister aux 7es Jeux asiatiques (où la Chine participait à une compétition internationale pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale). Ce voyage avait été précédé d’un arrêt à Rome où se tenaient les Championnats du monde d’athlétisme. Plus tard, je me suis rendu à Vienne pour assister à une réunion du Comité international olympique, où le COJO devait soumettre un rapport d’étape relativement aux préparatifs des Jeux de Montréal. Par la suite, je me suis rendu en Europe de l’Est, dont la République démocratique allemande (Allemagne de l’Est) et la Yougoslavie pour y organiser des conférences de presse et informer les journalistes de ces pays sur « nos » Jeux. Arrêt à Paris au retour. Tout au long de mon aventure olympique, j’ai établi des contacts privilégiés avec toutes sortes d’organisation, dont le Comité organisateur des Jeux olympiques d’hiver de Lake Placid (1980) et celui des Jeux du Commonwealth à Edmonton (1978). J’ai eu le plaisir plus tard, directement à cause des contacts établis au COJO, de travailler comme chef de presse adjoint à Edmonton et comme consultant à Lake Placid. Tous ces voyages et toutes ces rencontres ont été marqués d’anecdotes qui pourraient faire partie d’autres textes à venir plus tard.

Au COJO, les journées de travail étaient longues, mais enthousiasmantes. Le défi à relever était de taille, préparer « les meilleurs Jeux olympiques de l’Histoire » et ils l’ont été! Bien sûr, les médias ont accordé beaucoup plus d’importance aux coûts et aux embûches concernant les constructions et les aménagements des lieux olympiques. Mais il faut bien retenir que le mandat du Comité organisateur était bel et bien d’organiser les Jeux. Le mandat de construire les installations (spécialement les nouvelles – comme le Stade, la piscine, le vélodrome, les centres Claude-Robillard et Etienne-Desmarteau, le village) était celui de la ville de Montréal (et non pas du COJO). Devant les difficultés rencontrées par Montréal dans la réalisation de son mandat, c’est le gouvernement du Québec qui est intervenu pour compléter le Parc olympique. Les Jeux de Montréal ont été un succès extraordinaire : des exploits sans précédent y ont été réalisés: pensons entre autres à Nadia Comaneci (gymnastique), Vasilii Alexiev (haltérophilie), Lasse Viren, 5000 et 10000 mètres, Cornelia Ender (natation), les frères Spinks et Sugar Ray Leonard (boxe), Bruce Jenner (décathlon), Greg Joy (saut en hauteur), Anton Tkac et Daniel Morelon (cyclisme), Alberto Juantorena (400 et 800 mètres), et combien d’autres. Plusieurs nouveaux records du monde ont été réalisés quotidiennement. Pendant toute la durée de mon séjour au COJO, je m’y suis fait des amis pour la vie… Nous avons même formé un groupe d’anciens du COJO qui porte le nom de Cojerie. Nous nous voyons régulièrement plusieurs fois par année depuis plus de 35 ans. Certains nous ont quittés pour un monde meilleur… mais ils continuent à être « présents » lors de toutes nos réunions. Je ne connais pas beaucoup de regroupements « informels » qui ont résisté aussi longtemps à l’usure du temps.

Assurément, le COJO aura été, peut-être à cause de la brièveté du mandat, mais aussi à cause de son intensité et de sa dimension planétaire, l’aventure professionnelle la plus exaltante de ma vie. Même après tout ce temps, les larmes me viennent encore aux yeux quand j’écoute la musique de la cérémonie d’ouverture, ce que je fais habituellement le 17 juillet de chaque année. Une expérience que je n’oublierai jamais et que relativement peu de gens ont eu le bonheur de vivre. (Je reviendrai plus tard sur le COJO et les Jeux de Montréal.)

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