« Use it… or lose it » aurait-on dit aux Franco-Ontariens

Nous sommes toujours en 1969 et la question des services en français est perpétuellement dans les débats publics en Ontario. Dans son éditorial du 24 juillet 1969, Jean-Robert Danis fait référence à de récents propos du ministre ontarien Fernand Guindon devant les membres du Club Richelieu de Vanier. Guindon aurait déclaré « que le gouvernement Robarts, après avoir fait des efforts louables au cours des dernières années pour instaurer le bilinguisme au sein de ses divers ministères, pourrait bien être tenté de réviser sa politique sur ce plan à cause du peu d’intérêt manifesté jusqu’à présent par les Franco-Ontariens pour utiliser les services mis à leur disposition ». « La majorité des Franco-Ontariens, avait dit Guindon, persistent à écrire en anglais aux divers ministères et à leurs représentants. Il devient alors très difficile de leur répondre en français. »

Le gouvernement ontarien était également « très déçu de l’attitude des Franco-Ontariens » sur la question des écoles secondaires françaises. Selon le ministre, il semble que les autorités des communautés à forte majorité franco-ontarienne craignaient « d’être qualifiées de séparatistes » et préféraient donner aux écoles un statut bilingue, bien que la majorité des étudiants inscrits soient de langue française. Guindon se référait à Cornwall, mais il aurait pu tout aussi bien parler de Hawkesbury. Et de conclure Danis : « Au cours des dernières années, le gouvernement Robarts a donné de trop nombreuses preuves de son attachement à la minorité francophone, pour que celle-ci lui démontre maintenant, par son manque d’intérêt, que ses efforts furent futiles. » Pourrait-on reposer la même question en 2011?

Quasiment! Ainsi, en cette fin de mai 2011, le commissaire aux services en français de l’Ontario, François Boileau, dans son rapport annuel de 2010-2011, « demande à la communauté franco-ontarienne de participer activement au processus de renouvellement des services gouvernementaux annoncé dans le dernier budget provincial ». Les journaux rapportent une affirmation de Me Boileau à l’effet qu’il « est très important en cette période de révision des services gouvernementaux que les Franco-Ontariens demandent d’être servis en français afin d’assurer la pérennité des services dans la langue de Gisèle Lalonde. (…) Demander ses services en français contribue à développer des milieux de travail francophone, ce qui contribue à la vitalité de la communauté franco-ontarienne ». Voilà,  nous sommes 42 ans plus tard et le même message doit être répété!

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Dans l’édition du 31 juillet 1969, il est question de la marche sur la lune de Neil Armstrong dans une rubrique sous la signature d’un « nouveau venu »… Paul Huneault. En fait, il s’agissait du pseudonyme emprunté par le journaliste Marcel Desjardins. Desjardins était rendu à La Presse et son syndicat lui interdisait toute forme de collaboration avec d’autres journaux, y compris un hebdo communautaire comme son alma mater. Sa collaboration est donc devenue un secret bien gardé jusqu’à tout récemment. Un étudiant à une maîtrise en histoire à l’Université d’Ottawa me posait des questions sur moi (en tant qu’éditorialiste) et sur ce « Huneault » parce qu’il ne trouvait aucune donnée sur lui. Je lui ai expliqué pourquoi. En passant, je ne sais pas s’il me croyait mort, mais mon courriel aurait agréablement surpris ce futur « maître ».

Le Québec n’a aucune influence chez les conservateurs

L’auteur de cette conclusion n’avait sûrement pas prévu la débandade des conservateurs au Québec lors des élections fédérales de 2011. De toute façon, ces « conservateurs » ont changé d’identité en cours de route; ils ont été fusionnés avec un autre parti, celui de la Réforme. Dans Le Carillon du 20 mars 1969, le chroniqueur Marcel Desjardins titre que « L’influence du Québec au sein du Parti Conservateur est nulle ». Il aurait pu tout aussi la publier en 2011.

Desjardins avait remarqué « au cours de ce congrès terne, l’absence notable des Québécois ». Il fait référence au congrès de l’Association progressiste-conservatrice du Canada. « Il a semblé que l’effort déployé au Québec lors de la dernière élection n’avait pas du tout porté fruit et que l’embryon d’organisation mis sur pied pour le scrutin du 25 juin était disparu dans la vague libérale qui emporta avec elle presque tous les candidats conservateurs québécois. » Il parle du scrutin fédéral de 1968 et de l’élection fracassante de Trudeau.

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Le débat virulent se prolongeait depuis plusieurs mois, sinon une année. Cette fois, la décision est définitive : la nouvelle école publique du comté de Prescott allait être construite à Pleasant Corners, entre Hawkesbury et Vankleek Hill. Elle remplacera une plus petite école située à Hawkesbury.

La ville de Hawkesbury, de même que de très nombreux intervenants, s’était longtemps opposée au choix de cet emplacement. Il s’agissait de terrains appartenant à un homme d’affaires puissant de la région, Alexander Siversky (Alex pour les intimes). Ce dernier avait aussi la réputation d’être un excellent collecteur de fonds pour le Parti progressiste-conservateur de l’Ontario. Il était également très actif dans divers organismes locaux et régionaux. J’avais d’ailleurs beaucoup de respect pour cet entrepreneur et ses frères, tout aussi actifs en affaires et dans les clubs sociaux locaux.

Je me souviens même d’avoir accompagné une délégation de Hawkesbury à Toronto afin d’exercer des pressions. Le conseiller Philibert Proulx, libéral très connu, avait rencontré le chef libéral et chef de l’opposition, Robert Nixon, et nous avions d’ailleurs lunchés ensemble au restaurant de Queen’s Park. De toute évidence, l’intervention de Nixon n’avait servi à rien contre un puissant « trésorier » conservateur.

Un gouvernement régional serait la solution idéale

Le regroupement sous toutes ses formes est au centre de nombreux débats en cette fin des années 60. Après celui des administrations scolaires et des unités sanitaires, voilà que le Conseil de développement de l’Est ontarien affirme que « l’implantation d’un gouvernement régional groupant les comtés de Prescott, Russell, Stormont, Dundas et Glengarry, sera la seule solution aux problèmes qui existent présentement dans l’Est ontarien ». Il y a un article à cet effet dans Le Carillon du 7 novembre 1968.

Un représentant du CDEO, l’ingénieur Rae Grinnell, avait insisté qu’il « nous faut surtout de véritables chefs, c’est-à-dire des hommes qui savent penser au regard de la vie dans 20 ans » pour réaliser un tel projet. L’économiste Paul Schrauwen, de Cornwall, avait même prédit que « la ville de Hawkesbury deviendra un ‘Hawkesbury métropolitain’ dans vingt ans et que les villages de Vankleek Hill, L’Orignal et Chute-à-Blondeau feront partie intégrante de cette agglomération urbaine ».

Évidemment, les deux se sont trompés royalement, bien que cette idée de fusions et de regroupements allait refaire surface plus tard dans le Rapport Sunderland. J’y reviendrai parce que j’ai été un ardent promoteur des conclusions de ce rapport.

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Dans ses « Pleins feux sur l’Ontario » de l’édition du 7 novembre 1968, Marcel Desjardins parle d’une nouvelle mode à Toronto : le français. Desjardins fait référence aux décisions de John Robarts pour accroître la présence du français dans sa province et au fait que le premier ministre avait craint « le ressac de l’élément WASP où les Conservateurs recrutent une bonne partie de leur appui depuis de nombreuses années. Au contraire. »

Desjardins ajoute que « cette année, le français est à la mode dans la région métropolitaine de Toronto ». Il fait ensuite référence aux médias locaux et à la grande popularité des cours du soir destinés aux adultes qui souhaitent apprendre le français. En parlant de la lutte constitutionnelle que mène le Québec de plus en plus fortement, Desjardins insiste que « sans un Québec fort, où le français pourra s’épanouir partout, au travail comme dans les écoles et les universités, il vaudrait mieux mettre bas les armes. Les Canadiens français de l’Ontario doivent tirer d’évidentes leçons de la présente évolution. Les Franco-Ontariens ne doivent pas craindre d’utiliser le français, de s’afficher en français, de faire passer leur langue d’abord, surtout là où ils sont en majorité, comme à Hawkesbury ». Il fait allusion à de nombreux commerçants de Hawkesbury qui préfèrent s’afficher en anglais. En 2011, cette question n’a toujours pas été comprise dans Prescott et Russell, à quelques exceptions près.

C’est au tour des écoles séparées de se réorganiser

Le regroupement des commissions scolaires en Ontario approche. Cette fois, ce sont les commissaires des écoles séparées qui conviennent du protocole du regroupement dans les comtés de Prescott et Russell. Quelques mois auparavant, on leur avait expliqué qu’il serait nettement préférable qu’ils s’organisent entre eux plutôt que de voir le gouvernement ontarien leur imposer des modalités de regroupement qui iraient à l’encontre de leurs désirs.

Ainsi, dans l’édition du journal Le Carillon du 19 septembre 1968, un article nous rappelle que les comtés de Prescott et de Russell comptent 35 commissions d’écoles séparées et un total de 200 commissaires. Le 1er janvier 1969, les écoles séparées seront gérées par une seule commission scolaire composée de dix élus. J’y reviendrai. Le même procédé se produit dans les comtés voisins de Stormont, Dundas et Glengarry et la ville de Cornwall. Dans ce cas, les 35 commissions scolaires séparées seront regroupées en une seule entité gérée par douze commissaires, dont huit seront de Cornwall et les quatre autres des trois comtés avoisinants.

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Dans l’édition du 26 septembre 1968, je signe un publireportage sur l’inauguration officielle de la nouvelle école élémentaire Paul VI. J’adopte alors la signature « par Jean-M. Filion »; c’est celle que j’allais conserver jusqu’à mon départ du journal en 1987. Dans ce métier, fallait bien avoir un certain égo!

Dans une annonce, l’entrepreneur Sinclair Supply Co. Ltd affirmait que l’école Paul VI était « la plus vaste école élémentaire de l’Ontario ». Je n’ai aucune idée si c’était vrai. Une photo montre des enfants du jardin d’enfants et précise que le jardin accueille quotidiennement 75 enfants (c’est beaucoup!) dans deux classes dont les titulaires sont Pierrette Laurin et Louise Filion (elle portait ce nom de famille depuis notre mariage six semaines plus tôt). Dans une autre annonce, c’est l’Hydro de Hawkesbury qui annonce fièrement que l’école Paul VI est « le seul édifice de la rue Principale éclairé la nuit ». Nous sommes en 1968, bien sûr. L’économie d’énergie n’est pas à l’ordre du jour.

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« Pleins feux sur l’Ontario » était le titre d’une nouvelle rubrique du journal Le Carillon sous la plume du journaliste Marcel Desjardins. Un texte à la une de l’édition du 3 octobre 1968 explique que Marcel, qui avait commencé sa carrière du journal Le Carillon dix ans plus tôt, étudiait les sciences politiques à l’Université de Toronto grâce à une bourse que lui avait octroyée la chaîne de journaux Southam Publishing. Avant la fin de l’année, il allait signer les éditoriaux du journal Le Carillon, ce qu’il allait continuer à faire pendant une autre année au moins. J’ai rencontré Marcel la dernière fois en 1997 lors de la célébration des 50 ans du journal Le Carillon. Nous avions été invités, tous deux, à prononcer un court discours sur nos années au journal. Il était alors vice-président du journal La Presse. Je me souviens de cette dernière rencontre. Il m’avait annoncé le nom de celui qui allait devenir mon vice-président à Postes Canada. Il était au courant, parce que c’était son ami. À Postes Canada, on ne nous l’avait pas encore annoncé. Ce vice-président est Alain Guilbert, mon collaborateur de blogue. Marcel est décédé le 10 février 2003 des conséquences du diabète, une maladie dont je suis aussi affligé (mais sous contrôle heureusement).

Un hommage éditorial à John Robarts

Dans l’édition du journal Le Carillon du 1er août 1968, l’éditorialiste Jean-Robert Danis (ancien journaliste du journal qui était revenu au bercail après quelques années au journal Le Droit, frère du directeur du journal, Bernard, et beau-frère du journaliste Marcel Desjardins, futur vice-président de La Presse) rend hommage à John Robarts et sa décision de reconnaître la langue française à l’Assemblée législative de l’Ontario.

Danis écrit que « le gouvernement Robarts mérite d’être félicité pour son dernier geste. Sans tambour, ni trompette, il a, sans doute, fait beaucoup plus que le gouvernement central, au cours des dernières années, pour assurer la survie de la Confédération canadienne, en contribuant à améliorer le sort des Franco-Ontariens ». L’éditorialiste ajoute que « dans le domaine de l’éducation seulement, le régime Robarts a établi une meilleure répartition des subventions gouvernementales entre les écoles publiques et les écoles séparées, assurant ainsi justice aux Franco-Ontariens. (…) Ces mesures dans l’éducation combinées aux diverses positions adoptées par le gouvernement Robarts lors de la Conférence sur la Confédération de demain dans la Ville Reine, en novembre dernier, et lors de la conférence fédérale-provinciale sur la Constitution à Ottawa, en février, permettent aux Franco-Ontariens d’envisager avec optimisme leur avenir dans la plus riche et la plus peuplée des provinces canadiennes ».

En passant, Jean-Robert est décédé il y a quelques années après s’être étouffé avec un morceau de carapace de homard dans un restaurant de Hawkesbury; il ne s’en était pas remis. Jean-Robert avait quitté Le Carillon pour lancer son propre journal, L’Express, racheté plus tard par les Éditions André-Paquette. Bernard est décédé lui aussi depuis très longtemps, tandis que Marcel est malheureusement lui aussi disparu bien avant son temps, il y a quelques années à peine.

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Dans l’édition du 15 août 1968, les Manufactures LaSalle annoncent l’ouverture de leur nouveau magasin à Hawkesbury. LaSalle, qui avait un petit magasin sur la rue Bertha, avait décidé de déménager dans des locaux plus imposants à cause de leur popularité sur la scène locale. LaSalle aménagera dans un nouvel édifice construit pour loger l’épicerie Rozon. L’ancien local allait devenir le siège administratif du nouveau Conseil de l’éducation de Prescott-Russell qui allait naître le 1er janvier 1969. J’y reviendrai.

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En passant, les photos des danseuses en vedette dans les divers hôtels du coin sont de plus en plus censurées par des barres noires. La danse exotique était devenue la danse érotique. Vers cette période, la Sûreté municipale de Hawkesbury avait créé des problèmes pour un hôtelier de Lachute qui avait distribué des annonces pour ses danseuses dans la ville; cet hôtelier voulait éviter la « censure » des journaux régionaux. La Sûreté avait jugé les circulaires pornographiques.

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Dans l’édition du 29 août, c’est Astro Industries Ltd qui annonce son arrivée prochaine à Hawkesbury, dans le parc industriel bien entendu. Ce sera une filiale de la compagnie Knitted Outaward Mills. L’entreprise se spécialiste dans la texturation de filés synthétiques pour utilisation dans le tricot et le tissage. Une trentaine de nouveaux emplois. Une nouvelle industrie de plus. Vous remarquerez que les nouvelles industries semblent toutes être du secteur du textile… moins payant pour les employés. Plusieurs de ces industries plieront éventuellement bagages pour le ciel mexicain ou l’Asie. Elles avaient bien entendu perdu les avantages liés à la désignation de « zone défavorisée », qui n’avait pas été éternelle bien sûr. Plus il y avait de nouvelles industries, moins défavorisée était la zone.