Yvon Dubé, un grand du journalisme

par Alain Guilbert

L’un des plus grands jours de chance dans ma vie est survenu quand le directeur de la rédaction de La Tribune et plusieurs de ses journalistes ont décidé à la fin de l’été 1959 de se joindre à La Presse qui avait décidé d’ouvrir des bureaux régionaux à Sherbrooke (et aussi à Trois-Rivières, à Québec et à Chicoutimi).

Ces départs en masse ont ouvert la porte à toutes sortes de changements. D’abord, un nouveau directeur de la rédaction, Yvon Dubé, qui avait fait ses classes à Coaticook et qui s’était joint à La Tribune depuis quelques mois à peine. Et aussi l’arrivée de plusieurs nouveaux journalistes… dont j’ai été du nombre.

Jamais je n’avais imaginé que cet emploi, qui devait me permettre de financer mes études universitaires ainsi que ma vie dans un nouveau milieu deviendrait le début d’une carrière de près d’un demi-siècle dans le milieu des communications.

Et cette carrière dont je suis fier et qui m’a permis d’extraordinaires satisfactions je la dois à une personne en particulier, Yvon Dubé, le premier « boss » de ma vie professionnelle et mon « mentor » pendant des dizaines d’années.

Grâce à Yvon Dubé, j’ai gravi tous les échelons de la salle de rédaction au cours des années. Il m’avait adopté en quelque sorte… Même quand j’ai été président du syndicat des journalistes pendant une courte période, j’ai poursuivi les discussions quotidiennes que j’avais avec lui, les « lunches » que nous prenions ensemble avec différents acteurs de la vie sherbrookoise, des « lunches » qui nous ont permis d’apprendre des dizaines et des dizaines de nouvelles que nous n’aurions jamais su sans ces rencontres « cédulées ou pas » au moins quatre midis par semaine.

Yvon Dubé n’écrivait pas de nouvelles… mais il avait un flair incroyable pour les détecter… Yvon Dubé n’écrivait pas de textes, mais il avait une connaissance parfaite de la langue française et des expressions qui signifiaient quelque chose. Yvon Dubé n’avait jamais dirigé de journaux avant La Tribune (où il a été directeur de la rédaction et par la suite en est devenu président et directeur général jusqu’à sa retraite). Il n’avait jamais fait de gestion avant sa venue à Sherbrooke… pourtant il a été un gestionnaire exceptionnel.

Yvon Dubé était un innovateur exceptionnel… c’est lui qui a donné naissance aux pages régionales dans La Tribune… ce qui signifie que toutes les régions aux alentours de Sherbrooke avaient leur propre page quotidiennement… Drummondville, Victoriaville, Thetford Mines et Lac-Mégantic, Magog et Coaticook, Asbestos et Richmond, même Granby (pendant une longue période).

C’est lui qui a développé de nouveaux concepts publicitaires qui ont généré des revenus à la hausse année après année.

C’est encore lui qui a donné naissance aux chroniques immensément populaires comme le « Carnet King-Wellington », le « Persiflage » et combien d’autres. Ses initiatives devançaient tout le monde… et ont depuis longtemps été reprises dans de nombreux journaux.

Il n’avait jamais fabriqué de journaux avant La Tribune… mais il a été un précurseur dans le format six colonnes (au lieu des traditionnelles huit colonnes). Quand de grands journaux américains ou canadiens se présentaient comme les créateurs des présentations typographiques sur six colonnes, il y avait longtemps que La Tribune avait créé ce modèle. Je me souviens même d’un jour où nous avions monté une première page de La Tribune en deux formats… la moitié de la page était selon le modèle traditionnel et l’autre moitié de la page était selon le modèle tabloïd. C’était bien avant que La Presse ne transforme sa section des sports en tabloïd, et bien des années-lumière avant que Le Quotidien, La Voix de l’Est, La Tribune, Le Droit, Le Nouvelliste et même Le Soleil n’adoptent le format tabloïd pour de bon. Nous avions « testé » le concept bien avant tout le monde.

Yvon Dubé avait aussi une capacité à détecter les journalistes de talent. Après mes 11 premières années professionnelles à La Tribune, je suis allé à Montréal pour diriger le magazine L’Actualité puis la division de l’information au Comité organisateur des Jeux olympiques de 1976. C’est un peu lui qui m’avait incité à aller ailleurs, à vivre d’autres expériences. Il m’avait dit un jour que le seul regret de sa vie était de « ne pas être allé voir ailleurs ce qui s’y passait »… selon lui, c’était une façon sûre d’apprendre, de s’améliorer. Après les Jeux, je suis revenu à La Tribune à sa demande comme rédacteur en chef et éditeur adjoint. Nous avions alors la plus formidable équipe dont puissent rêver tous les quotidiens du monde (j’exagère à peine!!!). Il y avait André Préfontaine, qui a été par la suite vice-président de la Presse canadienne et président des Publications Transcontinental; Pierre Francoeur, qui a été le « grand patron » du Journal de Montréal puis aussi de tous les quotidiens français et anglais du Groupe Québecor; et aussi Guy Crevier, qui aura été le président de TVA, de Vidéotron, de La Presse, du Groupe Gesca et le créateur de La Presse +. Je pourrais en nommer de nombreux autres qui ont atteint des sommets grâce à lui.

Dans mon cas, c’est lui qui m’a enseigné à être un patron. Il m’avait expliqué un jour qu’il y avait seulement deux façons de fonctionner dans la vie… ou « on faisait des choses… ou on faisait faire des choses »… Les premiers étaient des « faiseurs »… les seconds étaient des « patrons ». C’était simple… mais il l’avait compris depuis bien longtemps.

Je suis resté en contact avec lui bien des années après mon second départ de La Tribune. Souvent, quand j’avais des doutes sur des décisions à prendre, tant professionnelles que personnelles, je l’appelais pour en discuter. Sa philosophie était celle du « gros bon sens ». Au cours des dernières années, nous avions perdu contact… mais je pensais souvent à lui… Même si je ne lui ai pas parlé depuis longtemps, il me manquait… et maintenant qu’il est parti pour un monde meilleur, il va me manquer davantage. (Note du blogueur : Yvon Dubé est décédé le 20 novembre 2015 à l’âge de 89 ans. Il avait pris sa retraite de La Tribune en 1989.)

Je ne peux résister à l’envie de vous raconteur un incident survenu il y a bien longtemps (en 1981). Yvon avait obtenu le très prestigieux Prix littéraire Juge Lemay décerné par la Société St-Jean-Baptiste de Sherbrooke (qui comptait alors plus de 23 000 membres). J’avais écrit un texte sur l’honneur qu’il recevait dans le magazine Perspectives (qui était alors distribué à près d’un million d’exemplaires chaque semaine). J’avais commencé mon texte comme suit : « Un prix littéraire décerné à un homme qui n’écrit pas dix lignes par année ».

Cela pouvait surprendre… mais c’était parfaitement cohérent avec ce qu’il était… Il ne « faisait pas »… Il « faisait faire ». Sous sa direction, La Tribune a fait une extraordinaire contribution à la promotion de la langue et de la culture française. Toute sa vie professionnelle aura aussi été une extraordinaire contribution à la qualité du journalisme tant régional et québécois.

Il n’y avait personne comme lui… et il n’y en aura jamais.

MERCI pour tout, Yvon… et à un de ces jours…