Comment Montréal a obtenu les Jeux de 1976

par Alain Guilbert

La décision historique a été prise le 12 mai 1970 lors de la 69e session du Comité international olympique tenue à Amsterdam.

À cette époque, les Jeux étaient attribués six ans avant leur tenue (aujourd’hui, ils le sont sept ans avant).

Trois villes différentes étaient en compétition pour obtenir ces Jeux, soit Montréal, Moscou et Los Angeles. Au premier tour de scrutin, Montréal avait obtenu 25 votes, soit trois de moins que Moscou qui en avait reçus 28 et huit de plus que les 17 enregistrés en faveur de Los Angeles.

Personne n’ayant obtenu la majorité absolue, on a donc procédé à un second tour de scrutin. Los Angeles ayant terminé au dernier rang du premier tour a été éliminé de ce deuxième vote.

Cette fois, les dés sont tombés en place pour Montréal qui a obtenu les 17 votes précédemment accordés à Los Angeles pour un total global de 42, tandis que Moscou ne bougeait pas d’un iota en conservant ses 28 votes originaux.

La conclusion de ce scrutin était beaucoup plus heureuse que celle obtenue six années auparavant alors que Montréal tentait d’obtenir les Jeux de 1972 qui finalement avaient été accordés à Munich. Lors du vote de 1966, quatre villes étaient candidates, soit Munich, Madrid, Montréal et Détroit.

Au premier tour de scrutin, Munich avait obtenu 29 votes, Madrid 16, Montréal et Détroit six chacun. Au second tour, Munich a obtenu 31 votes (seulement deux de plus qu’au tour initial), Madrid est passé de 16 à 18 et Montréal de six à 13, ce qui lui a valu la troisième position (tout comme au premier tour). Le nom de Détroit avait été retiré de la liste.

Que s’était-il donc passé entre 1966 et 1972 pour que Montréal passe de 13 votes seulement lors de sa première tentative à 42 lors de sa deuxième tentative pour obtenir les Jeux?

On pourrait sûrement parler de la ténacité et du prestige du maire Jean Drapeau qui souhaitait donner à Montréal un statut de grande ville internationale reconnue dans le monde entier.

Le maire Drapeau avait déjà obtenu au début des années qu’une exposition internationale de grand prestige ait lieu à Montréal en 1967 — un événement absolument extraordinaire qui avait attiré 55 millions de visiteurs venus du Québec, du Canada, des États-Unis et de partout dans le monde malgré une grève des transports en commun de quelques semaines au cœur de l’été. L’Expo 67 a eu de très nombreuses retombées, entre autres la réalisation du Métro de Montréal, la création d’une île artificielle (l’île Notre-Dame, voisine de la déjà célèbre Île Ste-Hélène). Mais la plus importante retombée d’Expo 67 aura été de donner aux Montréalais en particulier et aux Québécois en général un sentiment immense de fierté. Montréal et le Québec savaient que tout leur était désormais possible.

Dans la lignée de ses ambitions internationales, le maire Drapeau ne désirait pas se limiter à l’Expo 67. Il voulait que cet événement exceptionnel soit suivi des Jeux olympiques, la plus grande manifestation sportive au monde… mais son projet avait déraillé lors du vote de 1966 lorsque les Jeux avaient été accordés à Munich et que le maire était rentré chez lui avec une bien faible troisième position olympique de faire confiance à Montréal et à son maire. Il n’avait pas pu convaincre les membres du Comité international.

Jean Drapeau n’aimait pas les échecs. Croire qu’il n’atteindrait pas son but aurait été bien mal le connaître. L’Expo 67 allait faire la différence… elle allait servir de levier à la réalisation de son autre rêve international.

Durant l’été 1967, la majorité des membres du Comité olympique international sont venus à Montréal comme invités de marque de l’Expo 67. Comme tous les visiteurs étrangers, les membres du CIO ont été fort impressionnés par Montréal devenue la capitale internationale de l’univers cette année-là. Comment ne pas être impressionné par ce spectacle exceptionnel? Nous l’avons tous été, tout autant que les visiteurs étrangers.

À la session suivante du Comité international olympique qui a eu lieu en 1970, c’était à peine trois courtes années après l’Expo 67. Les membres du CIO qui étaient venus à Montréal durant cet été exceptionnel ne pouvaient l’avoir oublié. Ils ne pouvaient que s’en souvenir et ce qui devait arriver arriva.

Au premier tour de scrutin, Montréal obtient 25 voix contre les 28 de Moscou et les 17 de Los Angeles. Jean Drapeau allait-il voir son rêve ne pas se réaliser pour une seconde fois? Mais non, les membres du CIO en avaient décidé autrement. Au tour suivant, Moscou reste « collée » avec ses 28 voix, et Montréal recueille les 17 voix de Los Angeles pour se retrouver avec un total global de 42 et le mandat d’organiser les Jeux olympiques de 1976.

Tout cela grâce à Jean Drapeau, à sa vision et grâce aussi à l’Expo 67. C’est ainsi que Montréal est devenue la capitale internationale de l’univers deux fois en moins d’une décennie.

C’était il y a 40 ans aujourd’hui…

Ses amis et les lecteurs de mon blogue le savent tous… Alain Guilbert a travaillé pendant 28 mois au Comité organisateur des Jeux olympiques (COJO 76), soit du printemps 1974 jusqu’en septembre 1976. Il qualifie cette aventure de merveilleuse… « Le trip de ma vie » a-t-il déclaré récemment au journaliste Philippe Cantin (La Presse). Lors du 1er anniversaire de la cérémonie d’ouverture qui a eu lieu le 17 juillet 1976, il avait écrit un texte souvenir pour La Tribune. Au 5e anniversaire, il a repris ce texte en le modifiant légèrement pour La Voix de l’Est. Au 15e anniversaire, il l’a refait pour Le Soleil. Et encore une fois pour La Presse lors du 25e anniversaire. Aujourd’hui, il revient à ce texte encore une fois pour marquer le 40e anniversaire de l’ouverture des Jeux de Montréal. Son texte a été repris dans quelques grands journaux. Je publierai d’autres textes d’Alain sur cet événement marquant au cours des prochaines semaines. Je tiens pour acquis que les lecteurs de mon blogue l’apprécieront.

par Alain Guilbert

Il était 17 heures environ.

Depuis deux heures, les 70 000 spectateurs entassés dans le Stade olympique étaient passés par toute la gamme des émotions. Aucun d’entre eux n’aurait voulu être ailleurs en cet après-midi du 17 juillet 1976.

Même le ciel avait contribué à cette journée inoubliable. Gris depuis le matin, il s’était complètement dégagé dans l’heure précédant le début de la fête, et le soleil, s’engouffrant par l’anneau technique du stade sans toit, illuminait de tous ses feux la piste sur laquelle s’apprêtaient à défiler ces milliers d’athlètes venus de tous les coins du monde.

À 15 heures précises, Sa Majesté Elizabeth II, reine du Canada (sic), avait pris place dans la loge royale; à ses côtés, hommes politiques et dignitaires de la grande famille olympique se pressaient.

L’atmosphère était quelque peu tendue. Depuis des semaines, les rumeurs les plus farfelues avaient circulé: présence de terroristes à Montréal, danger d’écroulement du stade, complot pour assassiner la reine. Les forces de sécurité étaient omni présentes, au cas où.

La très grande majorité des spectateurs ne demandaient qu’à manifester leur joie. Les huées isolées qui avaient accueilli Elizabeth II avaient été noyées sous des applaudissements nourris, plus chaleureux encore à l’entrée de Jean Drapeau.

Pendant plus de 75 minutes, les athlètes avaient défilé, ceux de la Grèce ouvrant la marche, comme le veut la tradition, ceux du Canada, pays hôte, la fermant, comme le veut aussi la tradition. Les acclamations n’avaient jamais cessé durant cette longue marche menée au son d’une musique qui unissait athlètes et spectateurs.

La clameur avait gagné en intensité pour marquer l’arrivée des athlètes canadiens, les plus nombreux. Leur entrée avait projeté une décharge électrique dans la foule, qui s’était levée d’un bloc pour crier à la fois sa joie et son appui à ces garçons et filles bien décidés à relever le défi du baron Pierre de Coubertin.

Les Québécois montraient du doigt Claude Ferragne et Robert Forget qu’ils avaient reconnu. Les deux sauteurs portaient sur leurs jeunes épaules les espoirs de médaille olympique de tout un peuple, un fardeau sans doute trop lourd pour des garçons à peine sortis de l’adolescence. C’est probablement à cet instant précis que tous deux ont subi l’élimination, 13 jours avant l’épreuve du saut en hauteur.

Dans les minutes suivantes, Elizabeth II, chef d’État du Canada (resic), avait proclamé les Jeux ¨officiellement ouverts¨. On avait ensuite procédé à l’envoi des couleurs, à la remise du drapeau olympique par le maire de Munich (hôte des Jeux précédents) au maire de Montréal. Puis 80 pigeons, symbolisant les années écoulées depuis la renaissance des Jeux en 1896, avaient pris leur envol vers le ciel.

Maintenant, il était 17 heures environ…

Soudain, un murmure qui s’amplifiait rapidement pour devenir un tonnerre. Sandra Henderson et Stéphane Préfontaine arrivaient dans le Stade au pas de course en brandissant la flamme olympique. Deux adolescents pour bien montrer que nos yeux étaient résolument tournés vers l’avenir; une fille et un garçon pour témoigner de l’égalité des sexes; une anglophone et un francophone pour exprimer la dualité canadienne.

Quand Sandra et Stéphane ont gravi le rostre central, mes yeux se sont embrouillés.

Dans ma tête, les images se succédaient à un rythme vertigineux. Je revoyais les manchettes affirmant que les Jeux de Montréal n’auraient jamais lieu; je relisais ces rapports d’experts (!) disant que le Stade ne pourrait être complété à temps; je revivais ces pénibles conflits politiques comme le statut de Taiwan et le boycottage des pays africains; je me rappelais les sarcasmes au sujet du coût des installations, la démission de quelques politiciens, les doutes d’une population parfois charriée par les médias; je ressentais les drames qui avaient durement frappé le COJO, comme la mort de deux vice-présidents, les conflits de travail sur les chantiers de construction, les énergies consacrées à rassurer le Comité international olympique et l’opinion mondiale sur la capacité (ou peut-être l’incapacité) de Montréal à présenter les Jeux.

Au même moment, je savais au plus profond de moi que nous avions triomphé de toutes les difficultés qui avaient parsemé la longue route menant de Munich à Montréal. Je savais que l’idéal auquel nous croyions avait eu raison de tout. La vasque que Sandra et Stéphane venaient d’enflammer en témoignait éloquemment.

Près de moi, des proches, des amis, des compagnons de travail, des inconnus, Canadiens et étrangers. La plupart d’entre eux ne pouvaient savoir ce que nous avions vécu pour en arriver là. Tout avait été difficile.

Mais à cet instant précis, plus rien n’avait d’importance. Le ballet gymnique, hommage de la jeunesse québécoise à la jeunesse du monde entier se déroulait comme un mouvement parfaitement synchronisé. La foule voguait sur un nuage. La flamme brûlait. Plus de 8 000 athlètes étaient au rendez-vous. La vraie fête pouvait commencer. Mission accomplie!!!

Avant de quitter le Stade, j’ai attendu que le dernier athlète en soit sorti. Puis lentement, entouré des miens, j’ai marché avec cette foule soudainement silencieuse et respectueuse du moment historique qu’elle venait de vivre…

C’était y a 40 ans aujourd’hui…